Chers amis,
Comme vous pouvez facilement l’imaginer, la conception d’un projet comme l’érection de la statue Notre-Dame de France, sa réalisation sur presque plusieurs décennies, ont nécessité la collaboration étroite d’un grand nombre de personnes. Comme toujours, les initiateurs étaient peu nombreux. Ils ont du peu à peu s’associer du monde pour donner corps au projet et le mener à bonne fin. Si bien que l’accomplissement de ce projet et la bénédiction de la statue de Notre-Dame de France il y a cent cinquante ans était non seulement un signe qui était donné pour la ville du Puy-en-Velay et pour la France toute entière mais aussi un symbole de cette communion qui avait réussi à se construire entre les promoteurs du projet, avec les personnes et les institutions qu’ils ont pu associer à leur idée pour le mener à bonne fin.
C’est pourquoi, à bon droit, on considère que cette statue de Notre-Dame de France est un signe d’espérance et un appel à une unité plus étroite entre les membres de l’Église. Et nous savons aujourd’hui, pour en souffrir de toutes sortes de façons, combien notre Église a besoin de connaître une unité plus grande, une unité plus grande d’abord entre ses membres. Au cours des mois écoulés, on a pu constater comment un certain nombre de chrétiens non seulement nourrissent un désir ardent, que l’on ne peut que louer, de voir leur Église vivre de manière plus étroite et plus ferme les exigences de l’Evangile, mais encore, parmi ceux-ci, un certain nombre pense que la meilleure manière de faire progresser l’Église sur les chemins de l’Évangile est de l’attaquer et de la déchirer publiquement. Quand les membres de l’Église s’attaquent à leur Église ils s’attaquent à leur propre corps et quand ils déchirent leur Église c’est eux-mêmes qu’ils déchirent. Mais nous le savons aussi, et nous y sommes particulièrement sensibles au début de ce XXIe siècle, l’unité de l’Église ce n’est pas simplement une meilleure manière de vivre entre nous et une plus grande fidélité à l’amour du Christ pour chacun de ses membres, c’est aussi, et je dirais presque c’est surtout, pour nous dans cette période moderne, la prise de conscience du devoir impératif que nous avons à l’égard de l’unité entre les chrétiens. Comment, en effet, pourrions-nous prendre notre parti que les disciples de l’Unique Seigneur se partagent en des corps différents dont chacun d’eux est persuadé d’être fidèle à l’appel du Christ mais dont cependant la coexistence, loin d’avoir été toujours pacifique, a souvent été l’occasion de déchirements et, on peut même le dire en Europe, de guerres sanglantes. L’unité entre les chrétiens qui est un objectif permanent de la vie de l’Église est aussi, d’une certaine façon, l’expression de ce devoir que nous avons de nous rassembler autour de l’unique Seigneur.
Et plus loin encore, nous devons reconnaître que ce désir d’unité traverse non seulement les Églises mais encore la société toute entière puisque beaucoup de nos contemporains aspirent à une vie paisible dans une société apaisée et non pas déchirée par la violence. Ainsi pour notre Église l’unité n’est pas un objectif secondaire c’est un objectif central qui est lié à la mission même de l’Église à l’égard de l’humanité. Le Concile Vatican II nous dit dans le premier paragraphe de la Constitution sur l’Église que « l’Église est en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». Cette expression : « signe et moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain », définit l’espérance qui nous habite à travers les siècles que nous traversons mais définit en même temps l’unité de l’Église comme une mission que nous avons à accomplir non seulement à l’égard des membres de l’Église mais aussi à l’égard de l’humanité qui nous entoure.
L’unité est un objectif central aussi parce que cette unité découle directement d’une unité que nous ne connaissons pas très bien mais dont nous essayons de vivre dans la foi qui est l’unité trinitaire manifestée dans l’union entre les disciples du Christ selon l’ultime prière de Jésus dans l’évangile de saint Jean : « Que tous soit un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). Donc ce travail de conversion et de rassemblement qui doit marquer la vie de l’Église participe de notre mission de rendre visible en ce monde l’unité entre le Père, le Fils et l’Esprit, et enfin cette unité découle directement, évidemment, du commandement donné par Jésus à ses disciples : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres… Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaitront que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 34-35).
1. Les fondements de l’unité.
Cette unité à laquelle nous aspirons et que nous essayons de construire et de développer, elle a des fondements très lointains et très profonds que je me contente simplement d’énumérer pour les rendre à nouveau présents à notre esprit.
Le premier fondement de cette unité c’est la Création elle-même, dans la mesure où l’univers que nous connaissons, -et s’il y en a qui pensent qu’il y a des univers que nous ne connaissons pas ils peuvent encore les associer à cet univers que nous connaissons, ce n’est pas gênant !-, donc notre univers, l’humanité au cœur de cet univers sont appelés, comme saint Paul nous le dit dans une de ses épîtres : « à être récapitulés sous un seul chef, le Christ » (Ep 1, 10). Pourquoi cette Création, cet univers et cette humanité sont-ils appelés à être « récapitulés sous un seul chef, le Christ » ? Parce qu’ils découlent d’une seule origine. Une origine unique qui est la volonté de Dieu de susciter la vie et de susciter l’humanité. Si l’ensemble de ce qui existe et que nous percevons nécessairement en raison de notre expérience humaine à travers les formes de la diversité, si l’ensemble de ce qui existe a une origine unique c’est aussi parce que la diversité dont nous faisons l’expérience, quelque fois sous des formes d’adversité, de violence, cette diversité est appelée à revenir à l’unité originelle d’où elle découle.
Fondement de l’unité : nous croyons en un seul Dieu, et cependant notre foi en ce Dieu unique s’exprime dans la perception d’une communion entre le Père, le Fils et l’Esprit, que nous appelons Trinité, et à travers laquelle, même si beaucoup de choses de ces relations trinitaires nous restent mystérieuses, nous découvrons que le Dieu auquel nous croyons est substantiellement relation et communion. Le Dieu auquel nous croyons n’est pas un Dieu isolé, il n’est pas un Dieu coupé de la réalité du monde il est l’origine de ce monde, et il est celui qui veut entrer en relation avec ce monde, ou plus exactement qui appelle ce monde à entrer en relation avec Lui. Le Dieu des chrétiens, parce qu’il est Père, Fils et Esprit Saint, est un Dieu qui se réalise dans une relation substantiellement égale entre chacun des membres de la Trinité, et cette relation entre les personnes de la Trinité dévoile et annonce l’espérance de relations nouvelles entre les membres de l’humanité.
Fondement de notre unité : Jésus, Unique Sauveur, car comme nous le dit le Livre des Actes des Apôtres : « Il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés ». S’il y a d’une certaine façon, qui donne toujours place à quantité d’interprétations à travers l’histoire et les écoles théologiques, un passage obligé pour le Salut de l’humanité et que ce passage obligé est Jésus de Nazareth, il y a un seul Sauveur, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, et cette unité du Salut dans le Christ ouvre la constitution et le développement d’un corps unique entre ceux qui sont ses disciples.
Fondement d’ l’unité : le don de l’Esprit Saint réalisé par la glorification du Fils. Rappelez-vous le récit de la mort de Jésus dans l’évangile de saint Jean : « il remit l’Esprit » (Jn 19, 30). Rappelez-vous dans les Actes des Apôtres la description de l’Ascension du Seigneur et découvrez avec le début des Actes des Apôtres qui nous relate cette Ascension du Seigneur, la manière dont Dieu dorénavant va être présent à l’humanité, non plus sous la forme d’un corps humain comme c’était le cas dans la personne de Jésus de Nazareth, mais sous la forme d’un Esprit insaisissable mais partout présent qui saisit le cœur des hommes et qui les ouvre.
Voici comment cette unité s’inscrit sur un tableau qui rassemble d’une certaine façon en une vision unique le Dieu Créateur, le Dieu Père, le Dieu Fils et le Dieu Esprit, le Dieu Trinité, dont les relations internes sont la source des relations qui doivent se constituer peu à peu entre les membres de notre humanité.
2. Les moyens de l’unité.
Cette unité à laquelle nous aspirons et pour laquelle nous essayons de travailler, nous avons besoin de découvrir un certain nombre de moyens pour la mettre en œuvre et la faire progresser. Nous avons une certaine expérience des efforts pour construire une unité entre les hommes. Nous avons d’abord une expérience familiale de la constitution d’une cellule unie par l’amour avec les joies, les misères qu’elle représente, les échecs parfois, nous avons donc à la fois l’expérience d’une unité vécue dans l’amour et fragile, exigeant de la part de chacun de ses membres un engagement total pour que les assauts et les contraintes de la vie, les faiblesses de chacun de ses membres ne conduisent pas à un éclatement de l’unité qui a été ainsi mise en œuvre.
Nous avons l’expérience aussi de l’unité politique de peuples qui, à travers l’histoire et à travers la géographie, se sont constitués, qui se sont construits, organisés, qui ont défini les conditions de leur « vivre ensemble » et nous savons que l’humanité est capable de mettre en œuvre des moyens de collaboration et de cohésion pour faire progresser un certain nombre de projets. On pourrait dire que c’est l’expérience de la construction de l’unité par un projet commun. Mais nous le savons, cette expérience qui est certes positive peut aussi devenir contre-productive. La Bible nous rappelle, à juste titre, l’expérience de la Tour de Babel où nous voyons comment des peuples se mettent d’accord pour construire un projet extraordinaire mais dont le résultat final n’est pas de renforcer leur unité mais au contraire d’aggraver leur différence et de leur rendre impossible la communication les uns avec les autres. C’est une façon pour la Bible d’interpréter les différences historiques, et en particulier les différences de langages comme le fruit d’un projet qui serait le succédané d’une alliance. Certes, ils se sont alliés pour réaliser quelque chose mais ils se sont alliés sans Dieu, c’est une alliance sans Dieu et une alliance qui se retourne contre ses contractants. Au lieu de les faire progresser dans l’unité, elle les a faits progresser dans la division.
Nous avons une autre expérience de la recherche de l’unité par l’uniformité. Très souvent, les groupes humains, surtout s’ils ont une certaine identité, sont à la recherche d’une conformité complète entre leurs membres, nous en faisons l’expérience dans un certain nombre de familles où l’intensité de la relation interne de la famille est telle qu’elle n’autorise plus les relations extérieures, ou qu’elle considère l’environnement comme un péril. Nous en avons l’expérience dans des groupes de toutes sortes qui n’acceptent pas les déviances, les différences, c’est une unité dans l’identité, il n’y a pas de place pour la diversité. Or, nous le savons par l’expérience de l’humanité que nous connaissons, la vie en elle-même produit la diversité et il ne peut pas y avoir d’unité de l’être humain, de l’humanité, pas plus que l’unité de la création et de l’univers si nous ne sommes pas capables non seulement de supporter mais d’intégrer les diversités dans la communion que nous voulons réaliser.
Enfin, nous pourrions évoquer aussi un autre moyen pour faire progresser l’unité qui serait davantage la reconnaissance de cette unité fondatrice que j’ai évoquée tout à l’heure, qui constitue le fondement de la solidarité non seulement par les comportements, bons ou mauvais, ou par les projets, bons ou mauvais, mais plus profondément sur la base d’une solidarité fondatrice qui nous vient de l’origine commune et unique de l’univers. Si nous avons un seul Créateur, un seul Père, un seul Sauveur, alors nous devons devenir capables de reconnaître l’unique chemin dans lequel nous nous découvrons indissolublement solidaires les uns des autres, non pas en raison des bons sentiments, non pas en raison des projets communs, mais simplement en reconnaissant dans chacun et chacune de ceux auxquels nous sommes confrontés l’image de celui qui l’a créé et qui l’a lancé dans la vie.
3. Marie au service de l’unité.
Comment Marie tient-elle une place dans ce processus de l’unité au point que l’on peut l’appeler la Mère de l’Unité ?
Je retiendrai dans les évangiles trois épisodes qui nous font découvrir comment sa manière d’être, sa manière de vivre, sa manière d’agir contribuent à la constitution de l’unité.
Le premier épisode que nous connaissons très bien, celui de l’Annonciation. Marie est présentée dans l’évangile comme la servante du projet de Dieu. « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon sa Parole » (Lc 1, 38), et à travers cette réplique qu’elle adresse à l’Ange Gabriel elle nous aide à découvrir que ce qui va faire progresser le dessein de Dieu à travers l’humanité c’est d’accepter un projet que l’on reçoit plutôt qu’un projet que l’on fabrique. Marie devient actrice fondamentale de cette unité naissante du Peuple de la nouvelle Alliance en acceptant de se mettre au service du projet de Dieu : « qu’il me soit fait selon sa parole », et non pas en décidant par elle-même de ce qui est bon et de ce qu’elle doit faire. La première attitude nécessaire pour ouvrir un véritable chemin de communion et d’unité c’est cette attitude d’humilité et de disponibilité.
Deuxième épisode, Marie, mère de l’humanité, au pied de la croix. Il s’agit du récit de la Passion dans l’évangile de saint Jean dont vous vous rappelez le dialogue que l’apôtre nous rapporte : « Au pied de la croix se tenait Marie et le disciple que Jésus aimait. Et Jésus dit à sa mère : ‘femme voici ton fils’. Et il dit ensuite au disciple : ‘voici ta mère’. » (Jn 19, 26-27). Ainsi à travers la personnalité symbolique du « disciple que Jésus aimait » c’est l’humanité toute entière qui est confiée à Marie et c’est de l’humanité toute entière que Marie devient la mère. Cette situation qui associe étroitement Marie à l’acte unique de Salut qui se réalise dans le sacrifice du Christ donne un sens particulier à la mission de la Vierge dans l’œuvre de son Fils. Ce que la théologie a exploité, développé, désigné de toutes sortes de façons sous les titres de Médiatrice de Grâce, de Co-rédemptrice, etc. C'est-à-dire comment la Mère de Jésus, participant en son corps et en son cœur à l’offrande de son Fils, devient à la fois la première d’une nouvelle création et la mère d’une nouvelle humanité. Comme aussi bien, nous le savons, nous voyons se profiler une analogie entre le rôle originel de la maternité d’Eve, mère de la vie, celle qui donne la vie à l’origine, et la maternité de Marie qui donne accès à la vie nouvelle dans le Christ.
Enfin, Marie mère de l’Église. Après l’Ascension de Jésus, les apôtres sont réunis dans la chambre haute, et, nous disent les Actes des Apôtres, « tous unanimes étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus » (Ac 1, 14). C’est dans cette réunion de la chambre haute qu’ils vont recevoir l’Esprit Saint et la mission que Dieu leur donne. On peut dire d’une certaine façon que la Pentecôte à l’égard des apôtres est comme une analogie de l’Annonciation à l’égard de Marie, Dieu envoie son Esprit pour susciter une nouvelle naissance, non plus la naissance de Jésus de Nazareth mais la naissance de son Église, et au cœur de cet événement qui va transformer profondément l’expérience des apôtres et qui va les envoyer en mission, Marie se tient comme une sorte de témoin de l’accomplissement des événements qui ont été initiés par son Annonciation.
4. Notre chemin vers l’unité.
Pour terminer je voudrais nous inviter à quelques réflexions sur notre chemin vers l’unité à l’école de Marie, et je reprendrai là aussi simplement quelques situations évangéliques qui nous aident à entrer dans ce chemin. J’ai déjà évoqué tout à l’heure l’Annonciation, je voudrais que nous y revenions quelques instants pour découvrir comment l’événement déclencheur qui va entraîner tout le processus de l’incarnation rédemptrice du Christ repose sur cette remise par Marie de sa liberté à la volonté de Dieu. La question permanente à laquelle nous qui essayons d’être disciples du Christ, nous qui essayons d’être chrétiens, nous sommes confrontés et à laquelle nous devons sans cesse nous confronter de nouveau, car c’est une question qui n’est jamais résolue durant cette vie, c’est la question de notre intelligence de la volonté de Dieu et de notre résolution à mettre cette volonté en pratique, de notre désir de nous offrir pour la réaliser. C’est ce que l’on appelle dans l’expérience spirituelle : la conversion. Ce que le Concile disait de l’Église quand il disait qu’elle était en état de perfectionnement permanent, ce que nous découvrons de notre propre expérience de pécheur pardonné, repenti, pardonné, rechutant, et à nouveau ayant assez de foi en la miséricorde de Dieu pour nous repentir à nouveau et pour être à nouveau pardonné, mais sans jamais céder à la tentation du cynisme et du fatalisme, ce n’est pas parce que nous sommes des pécheurs que nous sommes perdus. Nous sommes perdus si nous cessons de chercher la volonté de Dieu. Nous sommes perdus si nous renonçons à la possibilité que Dieu change nos cœurs et transforme notre vie.
Cette recherche permanente, quotidienne de la volonté de Dieu, s’exprime évidemment dans notre prière. Comment pourrions-nous oublier que chaque jour, du moins je l’espère, chaque jour nous disons : que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Non pas pour imaginer que Dieu aurait des problèmes à réaliser sa volonté et qu’il a besoin de nos vœux pour mener à bien ses affaires, mais parce qu’en disant cette parole : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » nous exprimons un vœu sur nous-mêmes, que Dieu nous fasse la grâce d’accomplir sa volonté. Que sa volonté se réalise dans notre vie comme elle se réalise au ciel, dans la Trinité. Quotidiennement, dire cette parole du fond du cœur c’est ouvrir notre existence à un chemin de conversion, comme aussi nous pouvons tout simplement dire et redire : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? », non pas comme une sorte de questionnement anxieux pour trouver des solutions dans des situations difficiles mais comme l’expression confiante de notre cœur : Seigneur je veux être un fils coopérant à ta volonté, Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Ou bien comme nous entendons les auditeurs de Pierre à la Pentecôte, dont les Actes des Apôtres nous disent : « ils eurent le cœur transpercé et ils dirent : frère, que nous faut-il donc faire ? ». Cette recherche constante de la volonté de Dieu, ce désir constant de mettre en pratique la volonté de Dieu dans notre vie.
Deuxième temps qui me paraît aussi important, nous le voyons dans l’évangile de saint Luc après l’épisode du pèlerinage de Jésus à Jérusalem et au Temple, un petit verset qui va résumer la situation familiale de Marie, Joseph et Jésus. « Sa mère gardait tous ces événements dans son cœur » (Lc 2, 51). Petite phrase, qui ne dit pas grand-chose, il n’y a pas beaucoup d’événements en l’occurrence ; simplement une notation « sa mère gardait tous ces événements dans son cœur ». Bien sûr, toutes les mères que nous connaissons gardent pieusement dans leur cœur les événements qui ont marqué la vie de leurs enfants. Donc ce n’est pas une surprise, je veux dire que ce verset de saint Luc ne nous donne pas une information extraordinaire sur l’amour maternel, on sait bien que les mères qui aiment leurs enfants se rappellent de toutes les circonstances qui ont marqué leur histoire et les leur rappellent au besoin (pas toujours d’ailleurs à leur grande satisfaction), mais elles aiment leur dire : tu te rappelles quand tu avais 4 ans, etc. « Marie gardait tous ces événements dans son cœur », évidemment pas pour établir un catalogue à destination de Jésus qui aurait eu la mémoire courte. « Marie gardait tous ces événements dans son cœur » parce que ces événements vont prendre un sens particulier. Elle sait, même si elle ne sait pas très bien ce que cela recouvre, elle sait que cet enfant n’est pas un enfant ordinaire, elle sait qu’il a une mission à accomplir, elle sait qu’il va se passer quelque chose, et donc elle sait que ce qui va arriver va être source de joie et de souffrance comme l’a prédit le vieillard Siméon, mais aussi source d’espérance pour l’humanité.
Méditer tous les événements cela veut dire les repasser dans son intelligence et dans son cœur. Et voici que cette attitude de Marie nous est proposée à nous-mêmes comme un chemin de communion avec le Christ, la communion avec le Christ c’est évidemment la communion sacramentelle eucharistique, mais c’est aussi cette communion intime, intérieure, qui nous fait repasser dans notre mémoire et dans notre cœur la suite des événements et des paroles qui ont marqué la vie de Jésus, l’unique Sauveur. Comment pourrions-nous nous appuyer sur cette unique Sauveur si nous oublions ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, les situations des lesquelles il a annoncé la venue du Règne de Dieu, les miracles qu’il a accomplis. C’est cette méditation permanente, quotidienne elle aussi. Nous n’avons pas besoin de lourdes bibliothèques, enfin j’espère tout du moins que nous avons suffisamment de mémoire biblique, évangélique, liturgique, nous avons entendu -même si nous ne sommes pas très vieux- au cours de notre vie suffisamment de lectures de l’Evangile pour ne pas avoir besoin de trainer une bibliothèque derrière nous pour savoir ce que Jésus a fait. Il suffit que nous fassions mémoire, que nous portions dans notre cœur telle ou telle scène de l’Evangile qui nous a parlé davantage, à laquelle nous avons été davantage sensibilisés et que nous revenions à ce lieu, parce que ces lieux qui nous ont parlé à nous en particulier, ils n’ont pas dit la même chose à tout le monde. Quand nous sommes à la messe le dimanche, on proclame l’Evangile, on proclame les mêmes mots, on décrit les mêmes situations, on annonce le même message, et puis dans l’assemblée, un tel ou une telle va entendre quelque chose de particulier. Il ne va pas entendre d’autres mots, mais il va entendre que ces mots s’adressent à lui, ou s’adressent à elle. Aujourd’hui cette parole s’accomplie pour vous, elle vient vers vous, c’est cette parole qu’il faut garder en mémoire et à laquelle il faut revenir comme à un lieu fondateur et constructeur.
Enfin, troisième épisode, Marie aux noces de Cana. Vous connaissez la situation. Ils sont invités à des noces, Jésus y va avec ses disciples et voici que le vin vient à manquer, moment de panique et Marie intercède auprès de son fils et elle dit aux servants : « quoiqu’il vous dise, faites-le ». Voilà une parole simple et facile à mémoriser. « Quoiqu’il vous dise, faites-le ». Mettre en pratique la volonté du Christ, l’obéissance active à la parole du Christ. Il y a peu de commandement du Christ mais l’Evangile de saint Jean nous dit que nous devons garder ses commandements « celui qui garde ma parole, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23). Que veut dire « garder la parole du Christ » ? Cela veut dire la connaître, et donc lire et méditer régulièrement l’Evangile, avoir toujours disponible une parole de l’Evangile soit par la mémoire, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, soit par la lecture méditée, mais pas seulement en faire notre nourriture, y chercher la lumière pour éclairer notre route, mais aussi transmettre ces paroles du Christ. Garder la parole ce n’est pas enfermer la parole c’est la partager. Garder la parole du Christ ce n’est pas cacher la parole du Christ c’est la montrer. Transmettre la parole du Christ, c’est à dire la partager avec ceux et celles qui nous entourent, la partager avec les générations qui nous suivent, cela fait partie du commandement de « garder la parole » comme aussi de la mettre en pratique.
Ainsi à travers ces trois attitudes, qui sont d’une certaine façon la structure de l’expérience spirituelle : remettre sa liberté à la volonté de Dieu, garder mémoire des gestes et des paroles du Christ, et mettre en pratique ce qu’il dit, Marie nous indique à la fois un chemin de conversion car ces trois attitudes sont de nature à transformer notre cœur et notre manière d’être et un chemin pour construire l’unité de l’Église parce que c’est dans cette ouverture à la volonté de Dieu, c’est dans cette mémoire présente de la réalité du Christ et c’est dans cette mise en pratique de ses commandements que l’Église progresse dans sa constitution du Corps ressuscité, de l’Unique Sauveur, en faisant grandir entre ses membres l’unité à laquelle elle est appelée.
Je vous remercie.
Cardinal André VIngt-Trois