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Enseignement du père Pierre Trevet sur le bonheur

Couple chrétien pour vivre les béatitudes

I. LES BEATITUDES.

1. Les béatitudes cela fonctionne comme un révélateur.
On ne peut pas parler du bonheur sans ouvrir l’évangile et relire les béatitudes. Les béatitudes, c'est un peu comme un fruit exotique inconnu qu'on met sur votre assiette (pensons au kiwi il y a seulement quelques années, également au kaki : la première fois que j’en ai vus dans une corbeille de fruits, je me suis demandé si les dames de la cuisine ne s’étaient pas trompées en mettant des tomates au dessert). Si on ne vous dit pas que c'est bon, si on ne vous encourage pas, vous vous abstiendrez d'un air dégoûté. Mais c'est seulement après la première bouchée absorbée que la chose devient évidente : ce fruit n'est pas mauvais du tout. Les besoins les plus grands de l'homme sont cachés profondément en lui. Le bonheur durable réside précisément un peu plus loin, un peu plus profond que nous ne le supposons. Si on faisait un sondage sur le bonheur, on obtiendrait sans doute ce genre de réponses : heureux qui a la santé, heureux qui ne manque de rien, heureux qui sait se faire respecter, heureux qui est né sous une bonne étoile. Rien de tout cela dans l’évangile. Et même parfois le contraire : heureux les pauvres, les doux, les persécutés… !



2. La béatitude zéro.

Enseignement du père Pierre Trevet sur le bonheur
Les béatitudes rassemblées sous forme de décalogue ou de nouvelle loi ne portent pas l'exclusive des béatitudes données par Jésus. Il y en a d'autres… « Heureux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Lc 11,28). « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez… » (Mt 13,16). « Heureux les serviteurs que le Maître trouvera en train de veiller » (Lc 12,37). Mais quelle est celle qui précède les autres, qui les rend possibles ? Peut-être celle qui est dite à saint Thomas : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 29).
Que veut dire croire ? Aux collégiens que j'ai en catéchèse, j'essaie de faire apprendre par cœur en espérant qu'un jour ils comprennent en profondeur le sens du jeu de mot : « Etre chrétien, ce n'est pas seulement savoir que Dieu existe, c'est surtout savoir que moi, Pierre, Elodie, Guillaume, j'existe pour Dieu ». La foi c'est lorsque le chercheur comprend qu'il est cherché. « Je te bénis Seigneur parce que, au cours de cette retraite, j'ai découvert que j'étais el nombril du monde… Et je te bénis pour les six milliards de nombrils … » (témoignage à La Flatière). Alors, nous pouvons traduire, sans que ce soit un tour de passe-passe : « Heureux ceux en qui on a cru » C'est la béatitude des béatitudes. Cette confiance reçue de ce quelqu'un qui est Jésus, ou du Père de Jésus, ou de ceux et celles que Dieu place sur notre route pour nous délivrer de nous-mêmes. Heureux ceux en qui on a cru parce qu'alors ils peuvent croire en eux-mêmes et croire dans les autres. Heureux ceux qui ont été les sujets de la confiance de quelqu'un. Jésus est venu nous apprendre que nous avions un coeur qui ne peut pas se satisfaire que de bien-être ou de divertissement. Il désire ardemment tout l'amour du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

3. Une expérience : le but de la vie sur terre.

Imaginons qu'une personne humaine ce soit un sachet de thé. (C'est plutôt flatteur d'être plein de bon thé (bonté) )
Toute personne humaine -vous, moi, un noir, un blanc, un enfant, une personne âgée, un juif, un arabe, une personne avec un handicap, un polytechnicien, un malade, - toute personne a dans le coeur un immense désir : Antoine de Saint-Exupéry le compare avec ce qui se passe pour les canards domestiques. Et j'ai été heureux de voir que Jacques Perrin a repris l'idée dans son fabuleux film documentaire : Le Peuple migrateur. Qu'y a-t-il dans la tête d'un canard de ferme ? Des vers de terre, de la pâtée, une mare où barboter, et puis c'est tout. Mais on a observé un phénomène curieux : quand passe au-dessus d'eux, les vols de canards migrateurs, ils sont comme fous. Ils sont aimantés. Ils se précipitent contre le grillage. C'est comme si dans leur tête il y avait soudain d'immenses espaces, des vues aériennes, un univers illimité.
Chaque personne humaine est comme ça. La preuve c'est qu'on peut risquer de se tuer en se droguant, en roulant trop vite, en allant au sommet de l'Everest, en descendant aux profondeurs des mers. Nous sommes attirés par l'infini, par l'absolu, par l'illimité, par Dieu. Notre bonheur, c'est Dieu.
« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne demeure en toi. » (Saint Augustin)

Mais comment l'atteindre ? Il va falloir se délester :
L'étiquette : LE SAVOIR :
nous avons quantité de fausses images de Dieu dans notre tête : le Dieu gendarme, roue de secours, Jupiter, distributeur automatique, magicien, force cosmique («quelque-chose au-dessus de nous »).
L'évangile nous apprend qu'il est Père Fils et Saint-Esprit !
L'Eglise nous apprend que LE CHRÉTIEN EST DEVENU PROPHETE de cette bonne nouvelle PAR SON BAPTEME.

Le petit fil : LE POUVOIR
Volontiers on attacherait les autres, on est poussé à les commander, on aimerait les télécommander, on aimerait bien qu'ils soient des marionnettes.
« Je veux aller au ski. Il faut m'emmener au foot. Il faut m'emmener chez la copine. »
Ou bien on exige en faisant des caprices. Ou bien on fait les yeux doux. Mais on a en nous cette volonté de toute-puissance.
L'évangile nous apprend que le pouvoir que nous avons, c'est le service. Jésus, Dieu-parmi-nous, a pris une serviette et une cuvette et il a lavé les pieds de ses disciples. Il a fait plus que ça puisque lui l'innocent est mort comme un bandit, pour les coupables que nous étions.
L'évangile nous apprend que régner c'est servir et Servir c'est régner.
L'Eglise nous apprend que LE CHRÉTIEN EST DEVENU ROI (capable de servir, roi et non pas prédateur ou tyran).

La poudre : L'AVOIR
Nous avons dans la tête cette illusion que plus nous possédons, plus nous sommes heureux. Alors qu'il s'agit d'être.
Nous courons après l'argent, le quatre-quatre, les héritages, les marques, etc… Plus on en a, plus on en veut.
L'évangile nous apprend que le bonheur se situe dans l'être et non pas dans l'avoir.
Un bon mot de Pierre Laporte, membre de l'emmanuel, directeur du CNRS de Saint-Etienne : « Dans tous les cas il faut préférer le verbe être au verbe avoir. Il vaut mieux « être » qu' « avoir ». Dans tous les cas, sauf un : Je préfère AVOIR une femme qu' ETRE une femme... »
L'Eglise nous apprend que LE CHRÉTIEN EST DEVENU PRETRE PAR SON BAPTEME, i.e. capable de recevoir toute grâce de Dieu et de rendre grâce à Dieu, capable de pouvoir se recevoir et se donner à Dieu.

Ces opérations de délestage ne peuvent pas se faire à la force du poignet. Il faut le Saint-Esprit qui est en personne l'excès d'amour de Dieu. LE FEU DU SAINT ESPRIT.
C'est seulement grâce à lui que nous décollerons, que nous pourrons rejoindre Dieu.


4. L’éloge de la fragilité. Un bouleversement copernicien.

Dans l'évangile on voit souvent Jésus ferrailler avec les pharisiens. C'est qu'ils représentent le pire qui puisse nous arriver : l'autosuffisance, la satisfaction de soi. Il est au contraire très important de maintenir des brèches dans nos vies, c'est la pauvreté de cœur.
On enseignait autrefois que pour les présocratiques, la perfection de l'être, c'était la sphère, la sphère de Parménide : c'est effrayant ! Imaginez une personne parfaite : c'est rond, c'est lisse, nous n'avons aucune prise sur elle, c'est épouvantable ! Qu'est-ce qui peut se produire quand deux personnes parfaites se rencontrent ? C'est comme deux boules de billard : elles arrivent, elles se rencontrent, se choquent et s'écartent. S'il n'y a pas un minimum de vulnérabilité, une brèche quelque part, une brèche assumée, alors nous pouvons être parfaits, nous ne communiquons rien. Si Jésus parle de perfection, s'il invite à la perfection, ce n'est pas du tout de cet ordre-là… Nous devenons « communicants » par nos côtés les plus fragiles. Le problème est que nous cherchons toujours à blinder ces côtés-là.
Nous savons bien comment se forment les perles précieuses : il faut qu'un petit grain de sable s'introduise dans une huître. Il provoque une irritation telle que celle-ci cherche aussitôt à se débarrasser du corps étranger. Ne pouvant réussir, elle l'enveloppe de nacre. C'est ainsi que se forme une perle. N'ayons donc pas peur de nos « grains de sable » ; une timidité, une limite physique ou intellectuelle, telle hérédité, telle particularité familiale, ou encore des difficultés dans nos rapports avec nos semblables. Par la grâce de Dieu, nous pouvons faire une « perle » de ce problème irritant. La perle se forme lentement, dans le secret, mais le moment viendra où elle sera admirée pour la gloire du Christ, comme un résultat de ce que sa grâce aura produit.
La cruche fissurée.
Dieu peut faire des merveilles avec nos "fissures".
Un vendeur d'eau, chaque matin se rend à la rivière, remplit ses deux cruches, part vers la ville distribuer l'eau à ses clients.
Une des cruches fissurée, perd de l'eau : l'autre, toute neuve, rapporte plus d'argent. La pauvre fissurée se sent inférieure. Elle décide, un matin, de se confier à son patron.
" Tu sais, dit-elle, je suis consciente de mes limites. Tu perds de l'argent à cause de moi car je suis à moitié vide quand nous arrivons en ville. Pardonne mes faiblesses. "
Le lendemain en route vers la rivière, notre patron interpelle sa cruche fissurée, et lui dit :
- Regarde sur le bord de la route.
- C'est joli, c'est plein de fleurs.
- C'est grâce à toi, réplique le patron. C'est toi qui, chaque matin, arroses le bas-côté de la route. J'ai acheté un paquet de graines de fleurs et je les ai semées le long de la route, et toi, sans le savoir et sans le vouloir, tu les arroses chaque jour.
Ne l'oublie jamais : nous sommes tous un peu fissurés mais Dieu, si nous le lui demandons, sait faire des merveilles avec nos faiblesses. "
Le givre ne fait pas son apparition tous les jours,
mais un arbre couvert de givre, quelle apparition extraordinaire !
Le givre transforme toute une région en pays de merveilles.
Et pourtant, le givre, c'est quoi ?
C'est du brouillard et du froid !
Le brouillard et le froid, deux choses qui, en elles-mêmes,
ne sont pas précisément aimables.
Et voici qu'en sort de la beauté.
Il y a des personnes qui pourraient être le brouillard...
elles pourraient être le froid...
elles sont le givre.
Et pour cela, elles ne ménagent pas leur amour.
Pas en faisant des choses extraordinaires.
Non simplement en écoutant,
en " allant dire un petit bonjour aux familles ",
en " faisant un peu tout et un peu de social ".
Le diamant rayé.
Un Prince possédait une pierre précieuse magnifique dont il était fier à l'extrême. Un jour, par accident, ce joyau fut profondément rayé. Le Prince convoque alors les spécialistes les plus habiles pour remettre en état la pierre précieuse. Malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent pas effacer la rayure (et l'on sait combien on peut être attaché à une pierre précieuse). Mais un jour, arrive dans le pays un tailleur de pierres précieuses d'un génie inégalé. Avec douceur, ténacité, art et patience, il prend la pierre et taille le diamant en forme de rose. Il est assez habile pour utiliser la rayure, l'égratignure, afin d'en faire la tige même de la rose de telle sorte que la pierre précieuse apparut, après la reprise, infiniment plus belle, plus magnifique qu'elle ne l'était auparavant.

Dans la pierre précieuse, nous pouvons nous reconnaître nous, blessés par un événement, cabossés par des choses trés difficiles à vivre
Le tailleur de pierres, c'est Jésus.
Le Prince, c'est Le Père.
La cassure, la rayure, l'égratignure qui normalement dévalorisait tout, ce sont nos faiblesses, nos blessures, nos péchés, notre passé -celui dont on n'est pas trés fier, qui est lourd à porter -.
La rose, c'est l'existence nouvelle, infiniment plus belle après la Rencontre avec Jésus qu'avant. C'est la manière dont désormais Dieu nous voit, nous recrée, nous porte, nous aime.

A nos yeux, une rayure est une rayure, une blessure est une blessure, une égratignure est une égratignure. Cela fait mal et c'est tout. Il y faut autre chose : une main de tendresse, de respect, de bonté. Il y faut la main, le regard de Jésus, un amour venu d'ailleurs, le regard du Tailleur de pierres précieuses.


Mgr Pierre Claverie, évêque d'Oran assassiné en 1996, dans un petit livre qui vaut son pesant d'or « Petit traité de la rencontre et du dialogue, éd. du cerf, Paris 2004) cite cette petite histoire :
Il était un petit animal, tout jaune, tout rond, à qui il manquait un morceau. Il en était très malheureux. Alors il se mit en recherche, criant partout : « Je cherche le morceau qui me manque. » Tantôt sous le soleil, tantôt sous la pluie froide, tantôt sous la neige, il s'épuisait à chercher. Mais finalement, de manière ou d'autre, le soleil finissait toujours par percer.
En effet, comme il lui manquait un morceau, il ne pouvait rouler très vite. Aussi s'arrêtait-il pour parler au vermisseau, sentir une fleur ou regarder passer un escargot. C'était alors les plus beaux moments de sa vie ! Il franchit les océans et les montagnes, ouvrant les yeux et chantant : « Je cherche le morceau qui me manque. » Enfin, un jour il s'écria : « J'ai trouvé ! – Minute, dit le morceau, je ne suis pas le morceau qui te manque. Je ne suis le morceau de personne. Je n'appartiens qu'à moi-même ! » Alors le petit animal repartit tout triste, parce que le morceau n'était pas le frère qu'il cherchait. Roule et roule, il trouva quantité d'autres morceaux. Mais trop petits ou trop grands. Ou très bien, mais cassés ! Une fois, il crut trouver, mais il serra si fort que le morceau se brisa. Enfin, un jour, il trouva un morceau qui lui sembla être exactement ce qu'il désirait : « Oh, cria-t-il es-tu le morceau qui manque à quelqu'un d'autre ? – Non, dit l'autre, pas que je sache ! – Mais peut-être veux-tu être à toi-même ton propre morceau ? – Bah, je peux être le morceau de quelqu'un et être aussi le mien ? – Bien ! Mais peut-être, tu ne veux pas être le mien ? - Ah… pourquoi pas ? – Mais peut-être on s'articulera mal ? – Ah… Bien ! » Et ce fut paraît. Enfin, il avait trouvé. Il repartit alors en roulant. Mais, comme il était devenu absolument rond et complet, sa vitesse s'accéléra. Et il roulait si vite, si vite, qu'il ne pouvait plus s'arrêter pour parler ai vermisseau, sentir une fleur est s'émerveiller d'un papillon. Il roulait sur terre à toute allure. Alors le désespoir monta en li ; « Je manque de tout dit-il ! » Et il s'arrêta net. Il essaya de chanter, mais il bredouillait, car il avait la bouche pleine. Un papillon s'approcha et le regarda. Alors, lui, très lentement, se détacha du morceau qui le comblait. Il repartit lentement sur la terre en chantant : « Un morceau me manque, un morceau me manque. » Alors, le papillon lui parla, et l'escargot et la fleur au bord de la route.
La pauvreté de cœur est un certain consentement à la faiblesse, faiblesse ne voulant pas dire péché…
Parabole « Le morceau qui manque » extrait de Virage, février 1981, archives d'Oran

II. UN SEUL DEVOIR : ETRE HEUREUX.

C'est le cardinal Danneels qui fait ce raisonnement :
Dans l'histoire de l'Eglise, il y a d'abord eu les martyrs : pendant les trois premiers siècles ils ont été le fer de lance de l'évangélisation.
Puis ce sont les moines qui ont pris le relais. Le modèle du chrétien, c'était le moine capable de tout laisser pour le Christ.
Leur ont succédé les missionnaires : XVI°, XVII°, XVIII°, XIX° siècles. Leur espérance de vie n'était que deux ou trois ans en moyenne. Mais ils étaient les témoins de la vérité de l'évangile.
Et aujourd'hui ? Qui est aux avant-postes de l'évangélisation alors que la famille est attaquée de toute part ? Ce sont les foyers. Aujourd'hui c'est la petite Eglise domestique qui doit manifester la grande Eglise. A votre sacrement de mariage, vous avez reçu une grâce, c'est-à-dire un cadeau. Le cadeau de l'unité. Et ce cadeau, est à vivre comme une mission.


1. Le couple manifeste que le bonheur est une dynamique.

Il y a un grand principe vrai aussi bien en stratégie militaire qu'en vie de couple, en mystique qu'en amitié, c'est « Qui n'avance pas recule ». A vélo, on ne tient debout qu'en avançant.
L'unité, la fidélité, ce ne sont pas des engagements qui durent parce qu'on les a mis en conserve comme les haricots au cours d'une belle cérémonie à l'Eglise. C'est constructif, dynamique, inventif. Et cela demande de la volonté.
Etre heureux, cela s'apprend. Par exemple, il est important de se former à la communication. Deux exemples au passage…
Cf. le livre Tout pour être heureux de Marie-Françoise Salamin, éd. Saint-Augustin.
1 . Parler en termes positifs
Si je vous dis « Ne pensez pas à un lapin vert ! » que se passe-t-il ? Bien sûr, vous allez y penser !
D'emblée, le cerveau ne connaît pas la négation.
C'est pour cette raison qu'il est très important de parler, autant que possible, en termes positifs.
Au lieu de dire : dites plutôt :
Arrête de crier comme ça ! - Reste calme !
Fais attention de ne pas tomber ! - Regarde bien où tu mets les pieds !
Ne cours pas sur la route ! - Reste sur le trottoir !
Il n'est pas mal ton pull ! - Il est beau ton pull !
Je ne veux pas me fâcher - Je veux rester en bons termes
J'ai un problème. - J'ai une possibilité de croissance.

2 . Le recadrage .
Technique de cinéma : au lieu de rester fixé sur un détail, on élargit le champ pour redimensionner le détail. Louis a 71 ans. Elle, en a 68. Ils ont fêté leur 47ème anniversaire de mariage. Le soir Louis était descendu chercher une demi-flûte de pain au congélateur. Et, il en avait laissé la porte ouverte. Quand ils s'en sont rendus compte, 24 heures après, il a fallu jeter les 3/4 du contenu. Lui, était désolé. Elle a simplement dit : « Laisse faire ; nous sommes ensemble. Cela vaut tous les congélateurs du monde ».
Je peux méditer cette parole de Frère Roger de Taizé : « Rien n'est grave si ce n'est de perdre l'amour. » Il s'agit, bien sûr, de notre capacité d'aimer, de vouloir du bien à chacun et d'accueillir l'amour que Dieu nous offre inconditionnellement.

2. Le couple manifeste que le bonheur est une grâce.

L'écrivain Pascal Bruckner explique comment la société a transformé le bonheur en une sorte de distinction sociale à laquelle chacun se doit d'accéder. (l'Euphorie perpétuelle, éd. Grasset)
Dans une interview : « La question que je me suis posée dans ce livre est de savoir pourquoi le droit au bonheur pour tous est devenu, peu à peu, un devoir, un impératif auquel personne n'a le droit de se soustraire sous peine de mort sociale. Il y a deux domaines dans lesquels le devoir de bonheur sévit particulièrement, c'est la sexualité et la santé […] On voudrait en faire l'objet d'une technique, donc les recettes sont multiples pour accéder au bonheur. Cela va de la nébuleuse psycho-mystique à la médecine en passant par la gymnastique, la pharmacie. Le bonheur est devenu le plus grand marché du siècle. […] Or, on ne possède pas le bonheur comme on possède un bien. C'est l'enfant de la grâce, il va, il vient. On peut l'accueillir. Mais on ne peut pas le retenir. »

Le bonheur ça se reçoit. Comme l'amour. Il n'y a que Dieu qui puisse dire : « Tu m'aimeras de tout ton cœur ». Parce qu'il est Dieu. Ce commandement est le signe de sa Transcendance. Le philosophe juif Emmanuel Levinas a beaucoup développé cela. Avec de beaux jeux de mots. Par exemple, il dit que Dieu « intime l'ordre » d'aimer. C'est vrai que entendre le commandement d'aimer, c'est avoir reçu la grâce d'y répondre.

Regardons la Vierge Marie. Elle se sait enceinte du Messie. L'ange lui a parlé du Fils du Très-Haut. Sa cousine l'a désignée comme la Mère de son Seigneur. Elle avait toutes les raisons de se pencher sur soi, elle ne parle pas d'elle-même, mais de Dieu. Tout le chant du magnificat qui est notre prière de ralliement aux équipes a trait à Lui et à ce que Lui a fait. Pas à ce qu'a fait Marie. Certes, toutes les générations la diront bienheureuse, mais seulement en raison des grandes choses que le Tout-Puissant a faites pour moi (Lc 1, 48s.). Le sujet de chaque phrase est quasi toujours Dieu.

Vraiment, le salut n'est pas l'aboutissement d'un maximum d'efforts de notre part, mais d'un maximum de grâce et de miséricorde de Dieu.
L'une des clefs du bonheur, c'est de prendre conscience en toute sérénité de notre caractère d'être fini, de nos limites et de notre petitesse. Et de compter sur plus grand.

3. Le couple manifeste que le bonheur est don de soi.

Le Pape Jean-Paul 1er recommandait de faire ce petit test : quand on nous présente la photographie de groupe où nous avons posé, quelle est la frimousse sympathique, attrayante que nous allons chercher ? C'est dur de le dire, mais c'est la nôtre. Cela s'appelle l'égocentrisme ou nombrilisme
Il faut savoir que nous tous très nombrilistes : « Ca me tracasse beaucoup, dit Dieu, cette manie qu'ils ont de se regarder le nombril au lieu de regarder les autres J'ai fait les nombrils sans trop y penser, dit Dieu, comme un tisserand arrive à la dernière maille et qui fait un noeud, comme ça, pour que ça tienne, à un endroit qui ne paraît pas trop J'étais trop content d'avoir fini. L'important pour moi, c'était que ça tienne Et d'habitude, ils tiennent bien mes nombrils, dit Dieu ; mais ce que je n'avais pas prévu, ce qui n'est pas loin d'être un mystère, même pour moi, dit Dieu, c'est l'importance qu'ils accordent à ce dernier petit noeud, intime et bien caché. Oui, de toute ma création, dit Dieu, ce qui m'étonne le plus et que je n'avais pas prévu, c'est tout le temps qu'ils perdent à se regarder le nombril, au lieu de regarder les autres, au lieu de voir les problèmes des autres, les richesses des autres Vous comprenez, dit Dieu, j'hésite, je me suis peut-être trompé. Mais si c'était à recommencer, si je pouvais faire un rappel général, comme les grandes compagnies de voitures, si ce n'était pas trop de tout recommencer, dit Dieu, je le leur placerais en plein milieu du front Comme cela, dit Dieu, au moins ils seraient obligés de regarder le nombril des autres. »… !

Pour beaucoup de nos contemporains, le bonheur c'est le culte de soi-même. L'alpha et l'oméga du bonheur résident dans leur propre 'moi'. On est bien capable de sortir de soi-même, de se tourner vers autrui. Mais souvent moyennant une double réserve mentale, que la misère du monde reste loin de mon lit et qu'on sollicite seulement un engagement ponctuel ou provisoire. Il est rare qu'on prône le don total de soi-même pour toute la vie à propos de détresses voisines, ou de détresses lointaines mais moins spectaculaires.

Le sacrement de mariage, ce n'est pas tellement de se dire oui pour toujours. C'est de s'engager à se dire oui chaque jour. La différence est importante. Le professeur Henri Joyeux, un des plus jeunes cancérologues de France vous dirait : le bonheur c'est de décider d'offrir chaque jour une rose à son conjoint. Et il explique qu'une rose, c'est par exemple quand à trois heures du matin, le petit Paul, 2 ans, crie Maman La maman, dans un demi-sommeil, se dit : Est-ce-que l'ours, à côté, il va se lever ?. Et l'ours à côté, il se dit : « De toute façon, il a dit 'maman'. » Mais il pense à la rose et se lève. Il fait faire à Paul son petit pipi, il lui fait un gâté et le recouche. Et le lendemain, Christine lui dit malicieusement : « J'ai bien dormi, cette nuit, je n'ai pas entendu Paul. Mais c'est curieux, sa couche était à l'envers. » Je vois personnellement un lien de cause à effet dans une autre anecdote. Il raconte que le jour où une de leurs filles, de petite fille est devenue jeune fille, son frère est allé lui acheter une rose. Au lieu d'en faire des gorges chaudes, d'en plaisanter, d'en chuchoter, ce garçon a eu cette idée tellement belle. Lui et sa femme en ont été si touchés qu'ils ont ouvert une bouteille de champagne pour fêter l'événement.

4. Le couple manifeste que le bonheur est au quotidien.

Les pensées-poison : « Vivement samedi soir », « Vivement les congés », « Vivement la retraite ».
Au fond, le bonheur, c'est le salut, défini par le concile Vatican II comme l'union avec Dieu et l'unité du genre humain.
Il faut que les foyers vivent leur unité comme un défi. C'est-à-dire comme quelque chose qui mobilise toutes les énergies parce qu'on sait que le but à atteindre coïncidera avec un dépassement de soi-même, une joie pour les autres, un immense bonheur. La gloire de Dieu et le salut du monde. Au début, le défi vous semble très facile. Quand arrivent les difficultés, il faut se rappeler : nous ne sommes pas seuls. Dieu est avec nous. Il nous a donné sa Parole. Il compte sur nous pour aller jusqu'au bout. Il nous a donné tout ce qu'il faut pour aller jusqu'au bout. Il est là pour nous relever, pour nous réparer, pour nous conseiller. Devenir un, de plus en plus, ce n'est pas un défi facile. On parle aujourd'hui beaucoup de l'Europe sans penser qu'un des Pères de l'Europe a été Robert Schumann, chrétien exemplaire puisque la cause de sa canonisation a été introduite à Rome par Mgr Raffin, de Metz, son diocèse d'origine. Robert Schumann ne s'est jamais marié essentiellement parce qu'il concevait la politique comme une vocation à part entière. Mais un jour qu'un journaliste revenait sur cette question, parce qu'il était très discret sur ses motivations profondes, il a répondu par une boutade mais une boutade riche d'enseignements : Eh bien, dit-il, un jour je me trouvais dans le métro. Il y avait un monde fou. Et par inadvertance je marche sur les pieds de ma voisine. Avant même que j'aie le temps de m'excuser, elle se met à brailler : Espèce d'idiot, tu ne pourrais pas regarder où tu mets tes gros pieds ? ! Au moment où elle finit sa phrase, son regard se porte sur moi et elle me dit en rougissant : Oh excusez-moi, monsieur, je croyais que c'était mon mari ! . N'est-il pas vrai que nous avons tellement de difficultés à aimer vraiment notre prochain ? Nous lui faisons supporter souvent ce que nous refuserions de faire supporter à des étrangers, des inconnus. Alors que c'est là qu'est vérifiée la qualité de notre amour. Chrétiens, nous rencontrons les mêmes difficultés que les autres mais nous savons que grâce à Jésus nous pouvons les surmonter. Il est toujours là pour améliorer notre coeur.

L'unité sera mieux vécue si vous utilisez les quatre mots magiques Ils sont des sésames qui ouvrent le coeur de l'autre. Ils sont très simples à retenir et on peut en user sans modération :
Merci : accepter d'être redevable.
Bravo : (encourager l'autre, comme c'est important pour qu'il développe les talents, ses potentialités que seul un regard bienveillant lui dévoile),
Je t'aime (Cela va sans dire, mais cela va beaucoup mieux en le disant et même jusqu'au ressassement Cela peut se dire de nombreuses façons verbales, écrites, ou autres : La question suivante fut posé lors d'un concours radiophonique : « Quelle est la plus belle phrase qu'une femme puisse entendre ? » Après beaucoup de discussions le jury attribua le premier prix à une jeune femme : « La plus belle phrase qu'une femme puisse entendre, dit-elle, est celle de son mari qui lui dit : 'Reste couchée, j'y vais !' lorsque le bébé se met à pleurer à trois heures du matin. » Témoignage de Christian et Marie…

Pardon
Combien de foyers sont malheureux parce que jamais l'un des deux n'a réussi à dire à l'autre Chéri, je te demande pardon pour ma colère d'avant-hier ou de tout-à-l'heure. Combien de maris, combien d'épouses se contentent de dire Excuse-moi, j'étais fatigué, je n'étais pas dans mes bons jours, y avait du monde sur l'autoroute, j'ai été énervé. Il y a des conjoints (et je ne fais pas le malin moi qui suis célibataire d'appellation contrôlée ) mais il y a des conjoints qui n'ont jamais appris à dire pardon. Ils disent simplement « Excuse-moi ». Ce n'est pas la même chose. Et du coup, ils ne donnent jamais à l'autre la joie de dire : « Mais bien sûr que je te pardonne. Donnez-vous l'un à l'autre la joie de vous pardonner en demandant vraiment pardon. »
Il faut pour cela beaucoup d'humour. Par rapport à soi-même tout d'abord : reconnaître que nous avons souvent deux poids et deux mesures pour juger notre conduite et celle d'autrui.
Si nous sommes sincères, nous finirons par découvrir l'étrange ressemblance entre nos propres défauts et ceux qui nous agacent tant chez les autres, car les défauts se repoussent entre eux : le bavard contrarie le bavard, le colérique s'excite contre le colérique, le vaniteux énerve le vaniteux, etc. L'humble reconnaissance de ce fait engendre un humour très favorable à la qualité de nos relations avec autrui.
Pour vivre ensemble, il nous faut une brassée d'amour et une pincée d'humour (Cardinal Etchegaray, Lourdes, 1979)

. Quand lui n'achève pas son travail, je me dis, il est paresseux.
Quand moi, je n'achève pas mon travail, c'est que je suis trop occupé, trop surchargé.
. Quand lui parle de quelqu'un, c'est de la médisance.
Quand je le fais, c'est de la critique constructive.
. Quand lui tient à son point de vue, c'est un entêté.
Quand moi, je tiens à mon point de vue, c'est de la fermeté.
. Quand lui prend beaucoup de temps à faire quelque chose, il est lent.
Quand moi je prends beaucoup de temps à faire quelque chose, je suis soigneux.
. Quand lui est aimable, il doit avoir une idée derrière la tête.
Quand moi je suis aimable, je suis vertueux.
. Quand lui est rapide pour faire quelque chose, il "bâcle".
Quand moi je suis rapide pour faire quelque chose, je suis habile.
. Quand lui fait quelque chose sans qu'on le lui dise, il s'occupe de ce qui ne le regarde pas.
Quand moi je fais quelque chose sans qu'on me le dise, j'ai de l'initiative.
. Quand lui défend ses droits, c'est un mauvais esprit.
Quand moi je défends mes droits, je montre du caractère.

A propos du pardon, un clin d'oeil qui rappelle que l'on ne juge pas de l'unité d'un couple à l'absence de dispute mais à la capacité de réconciliation.
Huit conseils pour bien réussir une dispute.
1. Osons provoquer la dispute. -- Tu trouves que je dépense trop d'argent. Bon ! Parlons-en !
2. Soyons corrects. -- Pas de coups en dessous de la ceinture ! Vous connaissez les points sensibles de votre conjoint : alors n'en profitez pas. Mais ne soyez pas non plus trop susceptible.
3. Ne dévions pas du sujet. Nous nous disputons à propos de notre budget, alors, ce n'est pas le moment de parler des enfants.
4. Ne faisons pas de cours d'histoire.- Tout ce qui remonte à plus de 48 heures est beaucoup trop vieux ! La date limite de consommation est dépassée. Ne ramenons pas de vieux souvenirs : ils ne peuvent nous servir à rien.
5. Ne nous donnons pas de noms d'animaux. -- La vache, la vipère, le chameau, le rat n'ont rien à voir dans notre dispute. Ils ne peuvent nous servir en rien.
6. Ne mêlons pas une tierce personne à notre dispute. -- Laissons notre belle-mère où elle est. Et ne faisons pas jouer à notre voisine un rôle d'arbitre.
7. Terminons notre dispute. -- Ne fuyons pas dans le silence ou dans les larmes. Sachons rester sur le ring jusqu'au bout et apprenons à clore le débat. Quand c'est fini, on n'en parle plus.
8. Huitième conseil, le dernier mais pas le moins important, dit le couple qui les propose : donnons-nous la main. Non pas pour éviter de se la recevoir par la figure mais pour ne jamais oublier que le plus important ce n'est pas le sujet de dispute mais la personne.
Vous les dites d'autant mieux, ces « quatre mots magiques », que vous les dites à Dieu et que vous avez le souci de les apprendre à vos enfants. Dieu, merci ! Dieu, pardon ! Dieu, bravo ! Dieu, comment ne pas t'aimer ? !

En conclusion,

un texte de méditation du Père A.M. BESNARD (Homélie du 01/11/1970). Pour nous rappeler l'équivalence entre Bonheur, Salut et Sainteté.
Heureusement, dans la masse humaine, il y a les saints. Il y a ceux qui tiennent bon, qui ne se lassent pas de fabriquer de la douceur, de la miséricorde, de la justice, de la joie, de la paix, avec le matériau médiocre et souvent même rebelle de la vie quotidienne. Les Béatitudes évangéliques sont le pain dont ils se nourrissent et qu'ils partagent à leur prochain. Ils sont plus nombreux qu'on ne croit, eux que nous célébrons aujourd'hui globalement, parce qu'ils ont vécu cachés, ignorés, anonymes, ayant échappé aussi bien aux célébrités humaines qu'aux canonisations ecclésiastiques. Ce sont eux qui conservent le sens suprême de la vie humaine, non pas dans leurs armoires ou dans leurs mémoires, mais dans le vif de leur réalisation quotidienne, dans le regard purifié qu'ils portent sur le monde, dans le coeur frémissant avec lequel ils accueillent tous les êtres et Dieu lui-même venant à eux.


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