Ethique et valeurs du chemin

Ethique et valeurs du chemin de saint Jacques

Intervention à l’occasion du colloque à l’hôtel-Dieu sur la valorisation économique du chemin de saint Jacques, 7 octobre 2010

par le père Emmanuel Gobilliard , recteur de la Cathédrale notre Dame du Puy



Ethique et valeurs du chemin

En préambule à mon intervention je voudrais vous lire ce qui est dans la créanciale que nous proposons à la Cathédrale. Je parle ici de la créanciale de l’Eglise Catholique mais je pourrais aussi citer la crédentiale proposée par les associations de pèlerins dont l’esprit au fond est le même. Voici l’engagement mutuel qui y est pris :

« L’évêque du Puy, ou son représentant, recommande untel comme pèlerin en chemin vers le sanctuaire de l’apôtre saint Jacques…et confie ce pèlerin à votre sollicitude et vous demande, pour l’amour de Dieu, de le recevoir avec charité, de prier pour lui et de lui porter assistance en cas de besoin.

Moi, untel, ayant accepté de quitter mes lieux coutumiers pour me rendre à saint Jacques de Compostelle à pied, à cheval et à bicyclette, je veux respecter l’esprit du pèlerinage, l’Eglise, les pèlerins, mes hôtes et la nature traversée »

A la fin de la créantiale, nous trouvons aussi ce petit texte : « quelles que soient votre origine et langue, votre foi, la durée et le motif de votre route, votre démarche nous touche. Merci d’animer nos paysages et vos villes par votre marche paisible. Merci de votre présence silencieuse et priante dans nos églises. Merci des petits cailloux que vous placez sur nos croix, humble hommage à notre sauveur. Merci des nombreux messages de fraternité que vous écrivez aux étapes ou dans nos divers lieux de prière. Merci de faire vivre la tradition du pèlerinage : vous nous invitez ainsi à ne pas nous installer, mais, comme vous, à avancer sans cesse à la rencontre du Seigneur et à faire nôtre votre devise : « Ultreïa ! » Merci de la joie et de la flamme d’espérance que vous transmettez à votre retour. Comptez sur notre amitié, notre reconnaissance et notre prière. Comptez sur notre appui pour favoriser pour vous une hospitalité peu coûteuse, simple et efficace, chaleureuse et ouverte à tous. »

Même si on ne partage pas la totalité des convictions qui ont présidé à la naissance puis, après 1950, à la renaissance du chemin de saint Jacques, il est important de savoir que les pèlerins, qu’ils le veuillent ou non s’inscrivent dans une tradition, dans une histoire. Le chemin est inscrit au patrimoine mondial. Il s’agit donc bien d’un patrimoine, que je reçois et que je transmets. Il ne m’appartient pas de le changer à ma guise, mais de le recevoir humblement et respectueusement et de le faire vivre pour que d’autres en profitent longtemps. C’est le sens de cette inscription par l’Unesco.

Parler des valeurs et de l’éthique du chemin de saint Jacques de Compostelle, c’est d’abord entrer dans une attitude d’humilité. J’ai fait le chemin de saint Jacques mais l’erreur serait de considérer mon expérience comme normative, c'est-à-dire de juger les pèlerins et leur propre expérience à l’aulne de ce que j’ai moi-même reçu ou perçu du chemin. Non ! Pour parler d’un tel sujet il faut avoir l’humilité de l’écoute, il faut savoir écouter les pèlerins, leurs différentes expériences, leurs différentes motivations. Les accueillir, c’est d’abord les écouter : qui sont-ils et qu’attendent-ils du chemin ? C’est pour cette raison que je préfère m’inspirer, pour cet exposé, davantage de ce que m’ont confié les pèlerins que de ce que j’ai moi-même vécu. Cela fait plusieurs années que tous les jours je reçois leurs confidences, leurs angoisses et leurs espérances. A la lumière de ce que j’ai entendu, je peux affirmer qu’il est très difficile de les catégoriser. On dit souvent qu’il y en a qui font le chemin pour des raisons religieuses, d’autres pour des raisons sportives, ou parce qu’ils veulent avoir un contact avec la nature ou parce qu’ils veulent faire l’expérience de la rencontre gratuite. La vérité, c’est que toutes ces raisons ne s’opposent pas et que dans la majorité des cas, leurs motivations rejoignent toutes ces raisons. Je dois même dire que je n’en ai vu presqu’aucun qui ait choisi de faire le chemin uniquement pour des raisons sportives. S’ils choisissent ce chemin, c’est presque toujours parce qu’il y a une raison profonde, parfois cachée et rarement exprimée : une séparation, la perte d’un être cher, le chômage, l’angoisse de la retraite ou plus positivement la recherche confuse de spiritualité, le remerciement après une grande joie, une guérison, un lien retrouvé. Il y a souvent une raison officielle, exprimée et une raison cachée que la discrétion ou la pudeur empêchent de révéler. Accueillir, c’est aussi respecter cette raison profonde même si elle n’est pas officielle parce qu’à l’arrivée, un pèlerinage réussi sera un pèlerinage au cours duquel cette raison aura pu être exprimée ou au cours duquel elle aura pu trouver une réponse. Je voudrais vous raconter à ce sujet une rencontre que j’ai faite. Il s’agissait d’un père et de son fils qui avaient décidé de partir pendant 15 jours. Le père demande à me rencontrer et m’avoue qu’il a choisi de faire le chemin pour prendre du temps avec son fils, apprendre à le connaître, vivre avec lui et surtout pouvoir lui dire au moins une fois qu’il l’aime. Il n’a pas su le lui dire pendant 17 ans alors qu’il n’aime personne autant que lui. Ce père a choisi de se mettre en danger, de se mettre à nu, de ne pas refuser la relation mais de prendre le temps. Il se rend disponible pour que la relation aille jusqu’au bout, que tout soit exprimé, les souffrances, les rancunes, mais aussi les pardons et surtout l’amour. Bien sûr tout cela, il n’en parle qu’à moi et, pendant le chemin, à son fils… mais la voilà la vraie raison de sa démarche. Quelques minutes plus tard je reçois le fils de 17 ans qui m’exprime à peu de chose près la même motivation. Il veut vivre quelque chose de fort avec son père et lui dire qu’il l’aime

Les raisons sont confuses et cachées. J’en suis témoin tous les jours lorsque je m’aperçois en entrant dans la cathédrale vers 6h45 le matin qu’elle est déjà presque pleine et je sais que parmi tous les pèlerins que je vois, il y en a 50 à 80% qui ne sont pas des pratiquants réguliers, je sais également que certains ne sont pas croyants. Croyez vous qu’ils soient venus pour satisfaire à un rite ou à une habitude à laquelle ils ne croient pas ? Bien sûr que non ! Les larmes qui coulent doucement de leurs yeux lorsqu’on prie pour eux témoigne silencieusement qu’ils portent en eux un mystère qu’il serait bien présomptueux et indiscret de vouloir percer.  Les raisons spirituelles, je ne préfère pas trop en parler. Je les résumerais juste en disant qu’elles correspondent à un désir de sens, à une soif d’être aimés gratuitement et durablement, à une interrogation sur eux-mêmes, sur la vie et sur la mort. Je voudrais m’arrêter plus longuement sur les raisons humaines qui finalement sont très proches des raisons spirituelles ; elles sont très bien exprimées, entre autres, par Sylvain Tesson en particulier dans trois de ses ouvrages que sont : l’axe du loup, le petit traité sur l’immensité du monde et l’éloge de l’énergie vagabonde. Voici le début de l’avant propos de Sylvain Tesson dans le petit traité sur l’immensité du monde : « les internautes naviguent dans les corridors virtuels du cyberworld, des hordes en roller transhument dans les couloirs de bus. Des millions de têtes sont traversées par les particules ondulatoires des SMS. Des tribus de vacanciers pareils aux gnous d’Afrique migrent sur les autoroutes vers le soleil, le nouveau dieu !

C’est en vogue : on court, on vaque. On se tatoue, on se mondialise. On se troue de piercings pour avoir l’air tribal. Un touriste s’envoie dans l’espace pour vingt millions de dollars. « Bougez-vous ! » hurle la pub. « A fond la forme ! » On se connecte, on est joignable en permanence. On s’appelle pour faire un jogging. L’Etat étend le réseau de routes : la pieuvre du goudron gagne. Le ciel devient petit : il y a des collisions d’avions. »

C’est peut être pour échapper à tout cela que les pèlerins choisissent le chemin de saint Jacques, pour retrouver la correspondance entre l’espace et le temps que nous rompons dès que nous prenons l’avion, la voiture ou le train, dès que nous téléphonons aussi ou dès que nous surfons sur internet. Notre esprit est sollicité de toute part. Nos amis sont parfois virtuels, sur facebook, nos relations manquent de profondeur et de vérité et tout cela est facteur de stress et d’instabilité. Alors nous éprouvons le désir profond de nous arrêter, de prendre le temps de voir défiler le paysage au rythme de nos pas, de rencontrer en vérité ceux que nous croisons, sans être pressé par un rendez-vous ou un téléphone qui se met à vibrer. Nous voulons poser sur nous même et sur la société un regard paisible et objectif sans éluder les grandes questions qui habitent le cœur de l’homme, pour vivre tout simplement. Ces motivations, même si elles ne sont pas conscientes ou exprimées sont bien réelles.

Pour rejoindre la problématique de notre colloque qui est la valorisation économique du chemin, je dirais que ce qui fait la richesse du chemin de saint Jacques c’est la diversité des pèlerins, diversité sociale, culturelle, religieuse, diversité des âges et des motivations, diversité aussi des ressources financières consacrées à leur démarche. Je dis bien « ressources financières consacrées à leur démarche » parce qu’ici il ne faut pas opposer riches et pauvres. Il y a des personnes aisées qui peuvent légitimement choisir d’entreprendre cette démarche dans un esprit de pauvreté pour découvrir à travers le chemin d’autres richesses que celles de l’argent. Donc un panel très large de propositions d’hébergement est nécessaire ; à l’inverse certaines personnes aux revenus moyens peuvent choisir de vivre la dernière nuit avant leur départ dans un confort dont ils n’ont pas l’habitude pour se faire plaisir, ou choisir ce confort comme une juste récompense après leur pèlerinage. Ne vous êtes vous jamais posés la question suivante : pourquoi dans certaines villes on trouve tous les magasins de chaussures dans la même rue ?  C’est pour des raisons commerciales ! La multiplicité des propositions favorise la consommation et respecte le client qui, s’il vient régulièrement dans cette rue pour acheter les chaussures les moins chères se laissera un jour tenté par une paire de chaussures de grande qualité pour se faire plaisir. Il est légitime qu’il y ait dans notre ville du Puy une grande diversité de propositions d’hébergement, y compris et surtout un accueil dit « donativo », simple, pauvre où on donne ce que l’on veut. Si ce type d’accueil disparaît, l’hôtellerie sera perdante et je vais vous expliquer pourquoi. D’abord parce que ceux qui n’ont pas été accueillis dans leur désir de simplicité seront déçus, l’image du Puy comme ville d’accueil sera atteinte, ils ne reviendront certainement pas, mais surtout parce que le chemin aura perdu son âme. Il faut savoir accueillir ceux qui sont considérés parfois comme un peu originaux, qui veulent vivre la simplicité et la pauvreté, sinon même les autres partiront. Ce qui fait la richesse du chemin de saint Jacques, c’est que même si j’ai choisi de vivre mon pèlerinage dans un confort relatif, je fais le chemin parce que je sais que je vais y rencontrer ces originaux, ces inconditionnels du chemin vécu radicalement. Si le chemin devient « formaté », son succès partira aussi vite qu’il est arrivé !

Respecter les valeurs du chemin, c’est donc respecter la diversité des pèlerins. C’est aussi respecter leur intention et ne pas vouloir les détourner de cette intention. Ils veulent faire le chemin pour des raisons qui leur appartiennent mais ils ont tous en commun de vouloir marcher vers un but et ils n’ont aucunement l’intention de se laisser détourner de ce but. Les propositions alternatives sont un leurre. J’entends parfois certains qui me disent qu’étant donné le nombre de pèlerins, ce serait bien le bout du monde qu’il n’y en ait pas quelques uns qui soient intéressés par une découverte de la haute Loire en dehors des chemins de saint Jacques. On pourrait ainsi leur faire découvrir le parc d’attraction de telle commune, la maison du saumon ou que sais-je encore ! Toutes ces activités, pour intéressantes qu’elles soient concernent un autre public ou bien concernent les pèlerins qui auront été tellement touché de l’accueil vécu au Puy qu’ils y reviendront pour d’autres activités. S’ils sont frustrés de n’avoir pas pu profiter de toutes les richesses de notre belle ville, tant mieux, ils reviendront mais s’ils ressentent une pression commerciale, ils garderont un mauvais souvenir et ne reviendront jamais. La réputation d’une ville met du temps à s’établir et peut disparaître très vite si ceux qui y sont accueillis ont le sentiment d’être utilisés. Aussitôt une autre ville ou une autre région annoncera : « venez vivre chez nous le véritable chemin de saint Jacques, loin de la foule et des propositions commerciales ; venez vivre le chemin authentique » … et nous auront tout perdu ! Une réputation, c’est très fragile !

Donc la dynamique commerciale, pour qu’elle soit adaptée, implique que ses acteurs  sachent écouter les attentes des pèlerins dans leur diversité, les respecter et s’adapter à l’originalité et à la spécificité de ce qui fait la richesse du chemin. En deux mots elle doit donc être diverse mais ciblée. A partir de là il est bon de favoriser et de développer les initiatives qui correspondent à ces critères. Lors des tables rondes nous en avons eu un aperçu. Il ne faut pas oublier non plus les initiatives en amont : aide à la préparation du pèlerinage, conseils, visibilité des différents services proposés, outils de communication… et en aval : partage d’expériences, associations de pèlerins, propositions à ceux qui ont fait le pèlerinage pour découvrir les richesses des territoires qu’ils ont traversés…

Pour terminer je voudrais souligner l’importance d’une communication entre nous, acteurs de l’accueil des pèlerins. Il me semble important que nous nous connaissions, que nous nous respections et que nous communiquions sur les différentes initiatives des uns et des autres. Il me semble normal que tous ceux qui proposent un service connaissent le travail important accompli par exemple par l’association des amis de saint Jacques du Velay, la fédération de la randonné pédestre, l’accueil proposé à la Cathédrale. Il n’est d’ailleurs pas du tout impossible pour les différents acteurs économiques de participer au moins une fois dans l’année aux différentes initiatives des associations, voire même de partir sur le chemin, ne serait-ce que pour une étape, pour savoir de quoi nous parlons. Mieux nous connaître, c’est aussi mieux nous respecter, mieux nous aider et donner ainsi le témoignage d’une unité qui est toujours attirante et stimulante


Maryline Reymond
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