Homélie du Père Emmanuel Gobilliard sur la parabole du fils prodigue



Homélie du Père Emmanuel Gobilliard sur la parabole du fils prodigue

« Le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né. » Voilà ce que nous dit Saint Paul dans la deuxième lecture. Qu’est ce que cela veut dire ?



On pourrait penser qu’il s’agit de l’ancien testament et du nouveau, un nouveau monde, un nouveau testament, un ancien monde, un ancien testament. Cela voudrait dire que Dieu changerait de visage d’un testament à l’autre mais Dieu ne change pas de visage. Le monde ancien c’est bien celui de l’ancienne alliance, ou bien de notre vie de péché ; un nouveau monde c’est la vie de la grâce, dans le Christ. Dieu ne change pas son regard sur nous, il a été toujours ce Père bien aimé que nous révèle l’Evangile. C’est nous qui devons changer.




C’est le Christ qui nous y invite. Dieu ne fait pas le compte de nos péchés même si Saint Paul nous dit : « Il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés », c’est nous qui faisons le compte de nos péchés ; il les efface dans nos têtes par le pardon du Père. Dieu ne compte pas nos péchés les uns après les autres. Il a été toujours ce Père bien aimé et bien aimant qui nous sert dans ses bras comme nous révèle l’Evangile, il ne change pas, il est toujours le même, c’est nous qui changeons constamment en nous décourageant ou en tombant dans l’orgueil.




Les deux images que nous avons des deux fils ont ceci en commun qu’ils comptent tous les deux.




Le premier compte pour avoir sa part d’héritage ; il a décidé de changer de vie, il veut de l’argent. Le fils ainé compte aussi. Pour lui, si le fils prodigue revient alors qu’il a déjà dépensé sa part d’héritage mais que le Père n’est pas encore mort cela veut dire que la part d’héritage sera partagé encore en deux. En plus le Père dit : « Tout ce qui est à toi est à moi » cela vaut pour le fils ainé comme pour le fils prodigue, alors l’ainé compte et il n’est pas content car lui n’a rien à se reprocher, sinon qu’il n’a cessé de compter lui aussi depuis le premier jour, qu’il n’a jamais accepté de voir en son Père ce qu’il était vraiment, un Père tendre et miséricordieux qui ne compte pas mais qui aime seulement : c’est cela le plus important, ils n’ont pas su mettre une priorité dans leur relation avec le Père, la priorité étant toujours celle de l’amour.

La parabole d’aujourd’hui, est centrée sur le Père. On l’appelle à tort la parabole du fils prodigue. C’est notre seul salut de regarder le Père et de ne plus nous regarder nous même, d’orienter notre regard ailleurs, de nous convertir, de nous tourner vers le Père. Jésus s’adresse à deux populations différentes : les publicains et les pécheurs d’un côté, les pharisiens de l’autre, qui sont des gens biens, pieux qui accomplissent la parole de Dieu et qui suivent la loi mais peut être comptent-ils aussi ? Ils comptent sur leur propre mérite pour être sauvé. Mais les deux groupes sont invités à se tourner vers le Père, à se reconnaitre pécheurs, pauvres, dépendants, mendiants de l’amour du Père, sinon ils ne peuvent pas être sauvés parce que les uns comme les autres risquent de compter sur leurs propres forces. Mais leur propres qualités, aussi brillantes soient elles, ne les amèneront pas à la résurrection et à la vie éternelle. Seul Dieu peut les sauver. La reconnaissance de cet état de fait est pour eux la porte d’entrée du mystère du salut qui entre et pénètre en eux par l’amour du Père. Dans l’art nous avons de beaux exemples d’illustrations de cette parabole de l’enfant prodigue. Evidemment il y a l’icône de Rembrandt que nous avons tous en mémoire ou le centre, c’est le Père mais il y a beaucoup d’autres exemples. J’ai découvert par exemple que Francis Cabrel dans sa chanson « les murs de poussière » s’était inspiré de la parabole de l’enfant prodigue, cela vous permettra de l’écouter d’une nouvelle manière :





« Il rêvait d'une ville étrangère, une ville de filles et de jeux
Il voulait vivre d'autres manières dans un autre milieu





Il voulait faire le tour de la terre il a même demandé à Dieu »




C’est l’enfant prodigue qui a inspiré cette chanson, on l’oublie parfois.





Revenons sur l’icône de Rambrandt. J’ai trouvé un commentaire d’un prêtre qui s’appelle Paul Baudiquey et que je voudrais vous lire. (Méditation relevée sur le site des catholiques du Quartier de la Défense à Paris)





« Son visage d'aveugle ! II s'est usé les yeux à son métier de Père. Scruter la nuit, guetter, du même regard, l'improbable retour ; sans compter toutes les larmes furtives... il arrive qu'on soit seul ! Oui, c'est bien lui, le Père, qui a pleuré le plus.





Je regarde le fils. Une nuque de bagnard. Et cette voile informe dont s'enclot son épave. Ces plis froissés où s'arc-boute et vibre encore le grand vent des tempêtes, des talons rabotés comme une coque de galion sur l'arête des récifs, cicatrices à vau-l'eau de toutes les errances. Le naufragé s'attend au juge, "traite-moi, dit-il, comme le dernier de ceux de ta maison".





II ne sait pas encore qu'aux yeux d'un père comme celui-là, le dernier des derniers est le premier de tous. II s'attendait au juge, il se retrouve au port, échoué, déserté, vide comme sa sandale, enfin capable d'être aimé.








Appuyé de la joue - tel un nouveau-né au creux d'un ventre maternel - il achève de naître. La voix muette des entrailles dont il s'est détourné murmure enfin au creux de son oreille. II entend.





Lève les yeux, prosterné, éperdu de détresse, et déjà tout lavé dans la magnificence... Lève les yeux, et regarde, ce visage, cette face très sainte qui te contemple, amoureusement.





Tu es accepté, tu es désiré de toute éternité, avant l'éparpillement des mondes, avant le jaillissement des sources, j'ai longuement rêvé de toi, et prononcé ton nom.





Vois donc, je t'ai gravé sur la paume de mes mains, tu as tant de prix à mes yeux. Ces mains je n’ai plus qu’elles, de pauvres mains ferventes, posées comme un manteau sur tes frêles épaules, tu reviens de si loin ! Lumineuses, tendres et fortes, comme est l'amour de l'homme et de la femme, tremblantes encore - et pour toujours, du déchirant bonheur.





II faut misère et parfois même profonde misère pour avoir cœur. Et d'une patience qui attend, et d'une attente qui écoute, naît le dialogue insurpassable. Notre assurance n'est plus en nous, elle est en celui qui nous aime.
Accepter d'être aimé... accepter de s'aimer. Nous le savons, il est terriblement facile de se haïr; la grâce est de s'oublier. La grâce des grâces est de s'aimer humblement soi-même, comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.
Encore faut-il avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe dans la nuit de l'eau; Ce que veut dire craquer, comme un arbre s'éclate aux feux ardents du gel, sous l'éclair bleu de la cognée. Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d'angoisses ?



Pour retentir à ces atteintes, il faut avoir vécu, - et vivre encore - en haute mer menacé sans doute, naufragé peut-être, mais à la crête des certitudes royales, l'amour alors peut faire son œuvre nous féconder, nous rajeunir.
Que nous soyons dans l'inquiétude, le doute et le chagrin,
Que nous marchions, le cœur serré, dans la vallée de l'ombre et de la mort !
Que nos visages n'aient d'autre éclat que ceux, épars, d'un beau miroir brisé...
Un amour nous précède, nous suit, nous enveloppe...
L'inconnu d'Emmaüs met ses pas dans les nôtres, et s'assied avec nous à la table des pauvres.
Malgré tous les poisons mêlés au sang du cœur, au creux de ces hivers dont on n'attend plus rien, rayonne désormais un été invincible. Morts de fatigue, nous ne saurions rouler que dans les bras de Dieu. Nous avons rendez-vous sur un lac d'or !
Le miroir est sans rides. Du tond de toute détresse émerge enfin un vrai visage, exténuées, extasiées, nos faces vieillies de clowns sont l'icône de son Christ, pour l'émerveillement des saints. Et l'icône est plus fine, plus précieuse, plus belle, quand l'homme qui l'a peinte est passé par l'enfer. Trinité de ROUBLEEV et "Trinité" REMBRANDT, du fond des terres où rayonnent ces images, le Père ne cesse de s'engendrer du Fils, de s'engendrer des fils, sous le couvert fécondateur de mains plus vastes que des ailes. L'ombre d'un grand oiseau nous passe sur la face. 





Père ne cesse dLes  vrais  regards  d'amour  sont  ceux  qui  nous  espèrent. »





 Ce texte du père Paul Baudiquey nous dit une chose essentielle : pour rencontrer le visage du Père, il faut passer par l’enfer. Cette phrase qui peut paraitre choquante est une vérité de l’accueil du mystère du salut : si Dieu est absent je suis dans l’enfer. L’enfer c’est l’absence de Dieu. Reconnaître que sans lui, je ne suis rien, que sans lui je suis en enfer, c’est déjà s’ouvrir les portes du salut, c’est s’ouvrir à la présence de celui qui peut me sortir de l’enfer de mon péché. Ceux qui sont passé par les souffrances d’une vie tourmentée ont parfois plus de facilité à se jeter dans les bras du Père comme tous ces enfants prodigues auxquels le Seigneur s’adresse  quand il parle aux publicains et aux pécheurs.

Ceux qui n’ont pas fait cette expérience auraient tendance à se croire plus forts que les autres, à croire que même sans Dieu, ils sont à eux mêmes leur propre paradis et ils ne savent pas qu’ils sont en enfer. Pour accueillir le mystère du Père, il faut être capable de croire profondément que l’absence du Père, de l’amour est un enfer.

Demandons au Seigneur la grâce de nous apprendre ce regard, ce regard qu’il a lui-même vers son Père, regard éternel et miséricordieux, tendre et compatissant, apprendre ce regard pour ne pas avoir peur d’être comme des enfants capables de l’embrasser, de se précipiter dans ses bras et cela nous pouvons le faire à chaque instant car nous avons toujours besoin de lui et si cela n’est pas le cas, c’est que nous sommes en enfer.
Demandons au Seigneur la grâce de maintenir en nous le désir, la présence et de nous donner la force de nous agenouiller devant lui pour mendier son amour. Amen





Père Emmanuel GOBILLIARD












Maryline Reymond
Lu 1851 fois


Autres documents :
1 2 3 4 5 » ... 6

Actualités | Horaires messes et offices | Vie spirituelle | Prédications | Nous contacter