Jésus arrive à la synagogue de Nazareth, dans son pays et Il prononce cette magnifique phrase après avoir lu le prophète Isaïe : « Cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit. » puis nous lisons : « Tous Lui rendaient témoignage». Mais nous allons voir petit à petit la situation se dégrader, des doutes naître, et Jésus va aller jusqu'à se faire chasser et même menacer de mort. Que s'est-il passé?
Souvenons-nous d'abord de ce qui s'est passé à Capharnaüm: Jésus accomplit beaucoup de miracles, ensuite Il arrive à Nazareth dans cette Synagogue et là, Il dit : « Cette Parole de l'Ecriture, elle s'accomplit. » Dans la tête de ceux qui sont à Nazareth, il y a l'espoir qu'Il va faire autant de miracles qu'à Capharnaüm. Et il y a aussi toute l'idée qu'ils se font du Messie : Le Messie glorieux, qui va leur apporter le confort, l'indépendance vis-à-vis du pouvoir romain...mais le Seigneur dévoile les pensées de leur cœur. Ils sont prêts à accueillir des miracles, la liberté et le confort, mais ils ne sont pas prêts à changer leur cœur. Voilà ce que le Seigneur profondément leur reproche : leur manque d'humilité. Ils vont refuser d'accueillir aujourd'hui le Salut qui se présente à eux de manière personnelle, pas tout-à-fait comme ils le souhaitent, pas tout-à-fait comme cela s'est passé à Capharnaüm mais de façon tout-à-fait adaptée à ce qu'ils sont.
Le Salut pour eux va se vivre à travers une conversion et c'est pour cela qu'ils commencent à s'interroger. Ils comprennent peut être qu'ils vont devoir changer quelque chose dans leur vie, changer aussi leur vue sur le Messie ; leur espérance va être transformée et ils ont peur de cet approfondissement. Ils ont peur de cette conversion, de ce changement qui doit s'opérer en eux.
« N'est-ce pas là le Fils de Joseph? » Le doute commence à s'installer et le Seigneur leur dévoile les pensées de leur cœur: « Surement vous allez me citer le dicton: médecin guéris-toi toi-même. » Le Seigneur va les prendre à défaut en leur disant que le plus important n'est pas que le salut arrive dans cette maison, dans ce village, parce qu'il arrive. De toute façon, le Salut vient, nous le croyons profondément, et pour nous aussi, le Salut est déjà venu. Le plus important va être d'accueillir ce Salut. Il ne peut advenir que s'il est accueilli. Aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays. Le Seigneur va devoir changer les cœurs pour que le Salut puisse être reçu. Ils manquent donc d'humilité parce qu'ils veulent enfermer le Seigneur dans ce qu'ils croient, dans ce qu'ils pensent du Messie, dans leurs petites vues, dans leurs petites catégories. Mais le Seigneur nous dépasse toujours, Il nous surprend, nous emmène là où nous ne voudrions pas aller parfois et pourtant c'est toujours pour notre bien et notre bonheur, parce qu'Il nous connaît mieux que nous-mêmes.
Ils manquent d'humilité mais ils veulent aussi attendre, se renseigner, réfléchir, doser le pour et le contre, « est-ce que cela ne va pas trop me bouleverser? »...sauf que c'est aujourd'hui que le Seigneur vient ; demain, Il sera passé à Nazareth. S'ils s'imaginent que c'est uniquement à eux de décider, ils vont laisser passer le Seigneur, oublier d'accueillir le Salut, le Sauveur.
Ce mot « aujourd'hui » est très important ; nous l'avons à plusieurs endroits dans l'évangile selon St Luc, à des endroits-clés: « Aujourd'hui vous est né un Sauveur », « aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis », « cette parole de l'écriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit »; le passage de Zachée aussi : « aujourd'hui je veux demeurer chez toi ». Recevons cette parole comme si elle était adressée à chacun de nous. Et alors que Zachée s'est converti, qu'il a dit qu'il donnerait ses biens aux pauvres, qu'il a ouvert son cœur au salut: « Aujourd'hui, le salut est entré dans cette maison ». Parce que Zachée s'est ouvert à la nouveauté que le Seigneur venait apporter. Alors qu'il était enfermé sur lui-même, sur ses petits bénéfices, ses petits avantages, ses petites glorifications, ses petites relations avec le pouvoir romain, il a décidé de s'ouvrir à la grande relation qui allait transformer sa vie, la présence du Seigneur chez lui. Chez lui, cela veut dire dans sa vie. Ce n'est pas seulement dans un quart d'heure de prière, c'est dans toute sa vie. Le Seigneur vient tout transformer. « Aujourd'hui », c'est le temps de l'amour. L'amour ne peut pas se vivre autrement que « aujourd'hui ». Autant la foi s'enracine dans le passé, d'ailleurs à la messe, nous le disons, nous faisons mémoire, nous avons besoin de faire mémoire de cette foi que nous avons reçue, un peu comme Jérémie: « Dès le sein maternel, tu m'as appelé ». Nous avons besoin de nous souvenir de tout ce que le Seigneur a fait pour nous pour enraciner notre foi dans tout ce le Seigneur a accompli et vivre dans une action de grâce. La foi s'enracine dans le passé même si évidemment elle se vit aujourd'hui. L'espérance regarde l'avenir, l'espérance d'être un jour tous réunis avec Jésus au ciel, là où il n'y aura plus de pleurs ni de cris, là où le péché et la mort auront disparu ; cette espérance regarde vers l'avenir même si elle doit se vivre aujourd'hui. Mais la plus « aujourd'hui » des trois, c'est la charité!
Si jamais nous reprenons ce texte de saint Paul, nous pouvons transformer le mot amour par le mot Jésus. Qui est Jésus? Saint Paul nous le dit: « Jésus prend patience, » Dieu prend patience, nous le voyons à travers toute l'expérience du peuple d'Israël ; « Jésus rend service », Il lave les pieds de ses disciples, Jésus ne jalouse pas, ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil, ne fait rien de malhonnête, il ne cherche pas son intérêt, Jésus n'entretient aucune rancune, « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font », il supporte tout, il fait confiance, Il espère tout, Il endure tout, jusqu'à la croix. Si ce texte peut si bien s'adapter à Jésus, c'est parce que Dieu est amour, si Dieu est amour, je ne peux vivre d'amour qu'en le recevant dans ma vie -Lui seul est amour- en acceptant que le Salut vienne transformer ma vie. Dieu est amour, alors ayons soif de le fréquenter, sinon nous ne serons jamais transformés par Lui, notre cœur ne se changera jamais, sinon nous ne pourrons jamais vivre d'amour.
Cela me rappelle un poème de Thérèse de l'Enfant Jésus. Pour moi c'est une des plus belles œuvres de la littérature spirituelle et mystique : il s’agit, bien sûr, vous avez deviné de « mon chant d'aujourd'hui « ; je vais vous relire les quatre premières strophes:
« Ma vie est un instant, une heure passagère
Ma vie est un moment qui m'échappe et qui fuit
Tu le sais, ô mon Dieu, pour t'aimer sur la terre
Je n'ai rien qu'aujourd'hui.
Ô! je t'aime, Jésus,
Vers Toi mon âme aspire
Pour un jour seulement reste mon doux appui
Viens régner en mon cœur, donne-moi ton sourire
Rien que pour aujourd'hui!
Que m'importe Seigneur si l'avenir est sombre
Te prier pour demain? Ô non, je ne le puis,
Conserve mon cœur pur, couvre-moi de ton ombre,
Rien que pour aujourd'hui!
Si je songe à demain, je crains mon inconstance,
Je sens naître en mon cœur la tristesse et l'ennui
Mais je veux bien mon Dieu l'épreuve et la souffrance
Rien que pour aujourd'hui! »
Alors que nous prévoyons de faire tellement de choses demain...Comme dit le dicton : « demain on rase à l'œil »...demain, je prendrai beaucoup de temps pour te parler. On peut dire cela à Jésus, à son époux, à son épouse ; demain je t'offrirai des fleurs, demain je m'arrêterai de perdre mon temps....demain, demain, demain! Et le Seigneur nous demande de le faire aujourd'hui.
J'ai été frappé aussi dans les lectures de ce jour par la fin du passage de st Paul sur l'amour, qu'on oublie parce qu'il est noyé dans ce beau poème aussi. « Quand j'étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j'ai fait disparaître ce qui fait de moi un enfant. » Même si parfois le Seigneur nous demande d'être comme des enfants, c'est-à-dire de tout recevoir dans l'action de grâce, avec une infinie confiance, ici, saint Paul nous demande d'être des adultes. Ce qui caractérise l'adulte par rapport à l'enfant, c'est qu'il va vivre l'aujourd'hui avec réalisme, alors que l'enfant va se projeter toujours dans l'avenir à travers ses rêves, ce qui est normal : c'est un enfant ! Il va se construire petit à petit en apprenant que la réalité qui l'entoure, il faut la construire, il faut s'y engager, il faut la vivre aujourd'hui. Devenir adulte, c’est passer du monde de l'imaginaire, du rêve et du dessin animé au monde de la vie réelle qui s'enracine dans l'aujourd'hui. Lorsqu'on parle des enfants, on pourrait aussi parfois parler de chacun de nous lorsque nous sommes dans l'immaturité de croire que nous pourrons faire plein de choses demain ou bien dans l'immaturité de rester fixé dans le passé.
Tellement de choses pourraient être guéries si nous acceptions de vivre l'aujourd'hui de Dieu. « Je ne peux pas lui pardonner, il m'a fait cela, et ceci, etc... » Dans le passé, on se souvient de toutes les blessures que l'on a reçues, de toutes les rancunes qui demeurent dans notre cœur, et on est incapable de pardonner et donc de vivre la relation d'aujourd'hui avec celui que nous rencontrons, parce que dans le passé, il nous aurait fait ceci et cela....Nous oublions de vivre l'aujourd'hui parce que nous croyons toujours que demain nous serons meilleurs. Et cela provoque des drames familiaux, conjugaux, et aussi professionnels. Curieusement, on accorde beaucoup d'importance à ce que l'on doit faire dans la vie professionnelle, à planifier, à organiser, et on oublie les relations, alors que souvent toute la vie professionnelle d'une entreprise se construit sur les relations. Soigner les relations, même dans l'entreprise cela ne peut se faire qu'aujourd'hui. Et cela permet d'introduire dans notre vie un climat qui va nous permettre d'avancer paisiblement vers demain sans en avoir peur, sans être stressé, sans être replié sur ce que nous avons à faire, sur nos propres soucis.
Vivre l'aujourd'hui nous permet aussi d'organiser nos affaires en sachant où se trouvent les priorités, vie familiale, professionnelle, spirituelle, et tout s'organise paisiblement. Lorsque nous pensons à demain, nous commençons à stresser, à paniquer. Vous avez fait cette expérience, le soir, il arrive que l’on n'arrive pas à dormir...pourquoi? Parce qu'on pense à tout ce qu'il y a à faire demain. Affreux! Voilà, aujourd'hui, à l'instant, il faut dormir, juste parce que c'est la nuit! Vous voyez, ce sont de petites leçons de vie qui nous aident à vivre paisiblement de ce que le Seigneur attend de nous : l'accueillir parce qu'Il est l'amour. Nous risquons de vivre tout dans notre vie, sauf l'amour parce que l'amour, c'est la seule chose qui se vit aujourd'hui. Alors, n'attendons pas d'aimer, l'amour nous presse, demandons au Seigneur de savoir l'accueillir, parce que l'Amour, c'est Lui.
Amen.
Père Emmanuel GOBILLIARD