Homélie prononcée par Père Emmanuel GOBILLIARD le 8 novembre



 

Aujourd'hui, nous célébrons, (l'Allemagne surtout,) les 20 ans de la chute du mur de Berlin. Pour célébrer dignement cet événement, il y a eu un beau concert il y a deux, trois jours. Pour que les personnes qui n'étaient pas admises au concert ne puissent pas venir, on a monté un mur afin de séparer ceux qui avaient une invitation et ceux qui n'en n'avaient pas. Pour célébrer la chute du mur de Berlin, on en a monté un autre, qui me permet d'imaginer que les murs qui tombent peuvent parfois en faire surgir de nouveaux. D'autant plus que ce concert était gratuit. Je me suis dit: c'est curieux, ce n'est pas une opposition entre des personnes qui auraient pu payer leur place et des personnes qui n'auraient pas pu, et puis j'ai regardé, j'ai cherché sur internet pour savoir pourquoi ce que ce mur avait été construit. C'était donc pour que les gens qui n'étaient pas invités ne puissent pas voir ! C'était de toute façon gratuit mais il ne fallait pas qu'ils voient parce que le concert était retransmis à la télévision sur une chaîne payante et que c'était l'occasion pour la chaîne en question d'obtenir de nombreux abonnements. Voilà, j'ai découvert le mur qui s'était érigé entre les pauvres et les riches, entre le monde de la consommation à tout prix et ceux qui n'y avaient pas accès.


Dans la Bible, on voit parfois le Seigneur par la bouche du prophète s'exclamer : "vos richesses sont pourries". Il faudrait ajouter : vos richesses pourrissent le cœur ! Et si le Seigneur est si violent, ce n'est pas seulement parce qu'Il protège les pauvres, c'est parce qu'Il veut nous protéger nous-mêmes, nous éduquer, nous faire grandir, finalement nous rendre heureux.





Dans cet évangile que nous venons d'entendre, nous entendons une parole tout à fait étonnante. Jésus nous dit: « Méfiez-vous ». C'est très rare d'entendre dans la bouche de Jésus cette parole. « Méfiez-vous ». Habituellement, c'est plutôt: «  N'ayez pas peur ». Ici, Il nous dit: «  Méfiez-vous ». De qui doit-on se méfier? On doit se méfier de ces laïcs qui ont reçu une éducation, qui sont souvent de saintes personnes, qui ont reçu un enseignement sur la Parole de Dieu, qui siègent au Sanhédrin, qui ont les premières places à la Synagogue et qu'on appelle des scribes. Les premières places à la Synagogue, c'était soit tout devant, à l'entrée de la Synagogue, pour certains. Cela leur permettait de voir qui rentrait. Soit tout à fait au pied des tables de la Loi, des rouleaux de la Thorah, dos à la Thorah, curieusement. Le Seigneur nous invite à nous méfier d'eux, parce que justement, ce sont les personnes en qui nous avons naturellement confiance. Ils ont reçu beaucoup, ils ont appris beaucoup, ils ont médité, ils ont ruminé la parole de Dieu, ils enseignent. Mais il faut se méfier d'eux lorsqu'ils abusent de leur pouvoir, lorsqu'ils érigent de nouveaux murs.



Le Seigneur est venu, dans l'Evangile nous le voyons, pour faire tomber les murs, et c'est le seul, je le crois profondément, qui est capable de faire définitivement tomber certains murs : dès sa naissance, dès son Incarnation, il fait tomber le mur entre Dieu et les hommes, que les hommes avaient érigé, à l'image de cette tour de Babel, le mur entre l'Humanité et la Divinité. A sa naissance, Il fait tomber le mur entre ceux qui sont exclus du Temple, les bergers, qui ne pouvaient pas aller au Temple, qui étaient interdits de Temple, leur métier ne leur permettait pas d'y aller, et ceux qui pouvaient y aller. Il fait tomber le mur des cultures, avec les Rois Mages, qui vont jusqu'à offrir leurs richesses, tout ce qu'ils ont, tout ce qu'ils sont. Plus tard, nous voyons qu'Il fait tomber le murs des préjugé sociaux, culturels, Il fait tomber les murs politiques. Nous le voyons dans le groupe des apôtres, lorsqu'un Matthieu, le collaborateur, fréquente un Simon le Zélote, le résistant, lorsque nous voyons des "manuels" Pierre, Jacques et Jean, de pauvres pêcheurs du lac de Galilée côtoyer Nicodème, Barthélémy, et Philippe, des intellectuels. Le Seigneur fait définitivement tomber les murs.




Nos richesses pourrissent le coeur parce qu'elles nous empêchent d'accueillir et de voir l'autre dans sa souffrance. Nos richesses nous replient sur nous-mêmes. Nos richesses nous inquiètent aussi. Elles nous inquiètent parce qu'il faut les entretenir. C'est un cercle vicieux. Plus je possède, plus je dois entretenir ce que je possède. Ma voiture, je dois l'entretenir, mon ordinateur, je dois l'entretenir, mon téléphone, je dois l'entretenir, et plus je l'entretiens, plus je me créé de nouveaux besoins, et plus je me crée de nouveaux besoins, si j'ai les moyens, plus je m'en satisfais. Et on peut aller très, très loin et on perd du temps, finalement, et on s'inquiète pour pas grand chose, pour rien même.





Pire, nos richesses nous font perdre la foi. Évidemment, le seigneur s'adresse en premier lieu aux richesses intérieures, à celles qui nous replient sur nous-mêmes, pas directement aux richesses extérieures, mais nous allons voir que les richesses extérieures font de nous souvent des riches intérieurement. Nos richesses nos font perdre la foi parce qu'elles nous font croire que nous pouvons nous suffire à nous-mêmes. Elles nous empêchent de nous reposer avec confiance sur  la miséricorde du Seigneur et sur sa grâce. Et la première lecture pour cela est tout à fait admirable. Nous voyons le prophète Elie qui s'enfuit, à la demande du Seigneur puisque la Samarie va connaître une sécheresse, à cause des actes abominables du roi Achab et de la reine Jézabel, qui ont fait venir des prêtres et prophètes de Baal. Et bien le Seigneur va faire descendre sur ce pays une sécheresse. Elie s'enfuit. Il va s'abreuver d'abord au torrent et puis ensuite, le torrent étant asséché, il va à nouveau partir et il va être confronté à cette veuve qui n'a plus qu'un repas à vivre.


Il ne reste à cette veuve que de la farine de l'eau et de l'huile pour un repas, et Elie va lui demander de lui offrir ce repas. Et la veuve accepte, se remettant totalement à la Parole de Dieu, Elie étant prophète. Elle s'abandonne totalement dans la confiance au Seigneur et c'est cet abandon qui va la sauver. Si elle n'avait pas fait confiance, elle aurait vécu un repas. Elle a fait confiance, elle a sacrifié son dernier repas et elle a vécu de nombreux repas.


Nos richesses nous rétrécissent le coeur, nous font nous replier sur des choses toutes petites, nous nous replions sur un repas sans voir que le Seigneur nous ouvre les portes du banquet éternel. Nous nous replions sur des richesses matérielles au risque de perdre toutes  lesrichesses spirituelles. Les riches que nous sommes tous, je ne suis pas là pour juger les riches et les moins riches et nous pouvons l'être à différents degrés, à différents niveaux de salaires aussi, les riches que nous sommes tous, nous nous replions sur nous-mêmes aussi parce que nous nous croyons tout puissants, nous croyons que nous pouvons tout régler avec nos richesses, avec ce que nous possédons, avec notre argent. Au point qu'il est étonnant de voir parfois certaines personnes, qui imaginent qu'elles maîtrisent tout, être confrontées à un problème qui les dépassent. Et finalement, le problème qui les dépasse, cela va être la mort, et ce qui précède la mort, la vieillesse, et on va voir encore des attitudes tout à fait disproportionnées, pour se rajeunir, pour paraître et finalement se mentir à soi-même. On veut oublier qu'on vieillit et que c'est aussi une richesse, et que l'âge est une richesse. On oublie jusqu'à ça et on ne vit plus les relations entre les différentes générations. On bannit ce qu'on peut recevoir et considérer aussi comme une richesse et que l'Ecriture appelle la Sagesse.


On a perdu toute sagesse. Je vais vous donner un exemple, cela peut nous toucher davantage. Ne cherchez pas de qui il s'agit parce que c'est très, très loin d'ici que cela se passe. Un jour des personnes sont venues me voir. Ils m'ont demandé de prier pour eux. J'étais très heureux de pouvoir prier pour cette famille et ils voulaient que je prie spécifiquement pour leur mère et la grand-mère des enfants qui était malade. Je leur ai demandé: «  Depuis quand est-elle malade? » Ils m'ont dit: «  Depuis longtemps, cela fait quatre-cinq ans qu'elle est malade, mais là, faut prier spécifiquement, parce qu'il ne faut vraiment pas que son mal empire ». Je dis: «  Ah, bon, pourquoi? » Parce qu'ils avaient organisé des vacances au Kenya. Il fallait que je prie pour que la grand-mère aille mieux, mais pas tellement pour elle-même, pour que la famille puisse préserver ses vacances au Kenya. Et ils le faisaient de bonne foi. Ils étaient persuadés que c'était quelque chose de très, très important pour la famille. Ils m'ont donné plein de très bonnes raisons: l'unité de la famille...d'excellentes raisons, mais on voit que les valeurs sont complètement renversées. Complètement. Ces gens ne s'en rendaient même plus compte. Leur cœur était devenu un cœur de riches, parce que leur richesse extérieure avait tout étouffé. Et ils se croyaient tout puissants. Et ils croyaient même que Dieu allait leur obéir, guérir la grand-mère pour qu'ils puissent partir au Kenya. 
Voilà, ce sont de petits exemples, mais qui montrent surtout que finalement petit à petit on perd le sens de la réalité, le sens des choses, le sens de la générosité, le sens de la gratuité. Et si on perd ce sens de la gratuité, on perd le sens de la vie éternelle, et on perd le sens de la prière, parce que, qu'y-a-t-il de plus gratuit que la prière, l'oraison silencieuse qui ne sert à rien? D'abord, si je suis trop riche, je n'ai plus le temps de prier, et si je suis trop riche, je ne vois pas l'utilité de prier parce que la prière est l'acte gratuit par excellence, et finalement, on découvre petit à petit, en creusant les problèmes de notre société, je reviens sur les murs qui s'érigent, que les grands problèmes moraux, les problèmes d'éthique, de bio-éthique, sont d'abord des problèmes d'argent. Je prends le cas de l'avortement. C'est l'occasion de drames terribles, certaines jeunes filles, certaines femmes qui sont enceintes, vivent des situations très difficiles et très compliquées, mais je vous assure que ce n'est pas la majorité. Dans notre pays, l'avortement est d'abord un avortement de complaisance. Les premières raisons sont des raisons financières, parfois légitimes, mais pas seulement. Parfois, ce sont justes des raisons financières de complaisances et de confort. Je prends l'euthanasie, et la confidence de plusieurs médecins de phases terminales des maladies infectieuses, que j'ai fréquentés longuement et qui m'ont dit: «  La seule solution, c'est l'accompagnement personnel, l'accompagnement familial, l'accompagnement des personnes, tout simplement. Mais ce n'est pas possible, parce que c'est trop cher. On n'a pas le temps, on n'a pas les moyens, comment voulez-vous qu'on visite les personnes qu'on doit accompagner pour qu'elles souffrent moins... » Évidemment, les médecins sont conscients que la première souffrance, c'est la souffrance psychologique, la souffrance de la solitude qui entraîne des souffrances physiques. Mais la seule solution au problème de l'euthanasie, c'est d'aller voir les personnes, de les rassurer, de les appaiser, de les accompagner, de les aimer. Et la réponse de beaucoup :" ce n'est pas possible, c'est trop cher."



Donc vous voyez, ces murs qui s'érigent sont de plus en plus nombreux et il y en avait un qui avait bien compris qu'en faisant tomber le mur de Berlin, il s'agissait aussi de faire tomber les autres murs. C'était le pape Jean-Paul II. Et je suis étonné de voir, en écoutant les médias ces jours-ci combien la plupart des responsables politiques sont très présents, font des conférences et parlent de l'histoire du mur de Berlin, je ne peux pas citer France-Info, mais j'y pense très fort, et il n'y a pas un mot sur Jean-Paul II, le seul qui avait compris qu'on ne pouvait pas faire seulement tomber le mur de Berlin sans faire tomber aussi les murs de la consommation, les murs de la richesse, les murs de l'absence de solidarité, et renforcer le tissu social, renforcer la conscience morale, renforcer finalement ce qui fait l'âme. Demandons au Seigneur la grâce de faire tomber nos propres murs en premier avant de vouloir faire tomber ceux des autres et d'avoir l'intelligence de découvrir que lorsque certains murs officiels tombent, cela ne veut pas dire que tous les problèmes sont réglés. Demandons cette grâce au Seigneur de faire tomber surtout et en premier lieu le mur en nous du péché. Amen.
















































Emmanuel Gobilliard
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