0 – LAISSONS-NOUS ETONNER
"A ces mots, ils furent tout étonnés. Ils le laissèrent donc et s'en allèrent." (Mt. XXII, 22).
Voilà, F. & S., le verset suivant et conclusif de cette page de l'évangile. Il a été omis par le lectionnaire romain, je ne sais pas pourquoi ! Peut être pour nous laisser sur cette solennelle et très importante affirmation de Jésus : Rendez à César, ce qui est à César ; et à Dieu ce qui est à Dieu.
Pourtant il me semble que nous sommes parfois blasés : cette fameuse phrase de Jésus ne nous étonne plus assez...
"... ils furent tout étonnés. Ils le laissèrent donc et s'en allèrent" : voila les conclusions que tirent de leur rencontre avec lui, ceux qui étaient venus piéger Jésus.
1 – JESUS ET LA POLITIQUE
Dès le début de cet épisode évangélique, nous sommes dans un contexte politique et polémique : Saint Luc dans le passage parallèle dit plus explicitement que saint Matthieu que c'était "pour livrer Jésus au pouvoir et à l'autorité du gouverneur" que les pharisiens et les hérodiens viennent interroger Jésus.
A – LA QUESTION POLITIQUE HUMAINE
Voilà donc le début de leur discours politique : Maître, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu. Attention ! le mensonge du discours est subtil : ... tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens. Tout cela est vrai, fondamentalement et éternellement vrai... voyez comme notre moderne politique est déjà en mouvement : dire la vérité, se servir de la vérité pour arriver à ses fins. Il y a là quelque chose de diabolique : connaître à fond le vrai mais en abuser pour son propre intérêt, voire pour le mal : ici : condamner Jésus. Bien sûr nous avons là le cas extrême du mauvais discours politique.
Payer l'impôt à l'empereur était proscrit par le parti Zélote. C'est ce parti nationaliste qui entraînera Israël dans la révolte en l'an 67 et qui provoquera donc, bien qu'indirecte-ment, la ruine totale et durable de Jérusalem et l'expulsion des juifs de la ville en 70. Jésus l'avait annoncé dans un autre passage de l'évangile : Il ne restera pas pierre sur pierre de cette ville.
B – L'AUTRE FACON DE FAIRE DE LA POLITIQUE SELON JESUS
Jésus répond donc à la question-piège d'une manière magistrale et sans appel. Il nous donne, pour aujourd'hui encore, une leçon de pragmatisme politique véritablement moderne pour le coup, une leçon de choses en quelque sorte : il use d'un discours politique lui aussi, discours de vérité qui codifie l'éthique du chrétien qui fait de la politique.
Il y a trois caractéristiques dans ses paroles politiques :
- l'acceptation de la polémique au service de la vérité. Jésus répond sur le terrain politique là où on l'attend et non pas dans un discours désengagé, donc désincarné : "vous dites que je suis toujours vrai, que je ne suis influencé par personne... eh bien vous allez être servis !" : hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ?
Il est rare que Jésus se mette en colère pour une offense qui lui est faite à lui-même. Quand il chassera les marchands du temple, dans une grande colère : il dira qu'il se révolte contre une offense faite au Père : vous avez fait de la maison de mon Père, une caverne de voleurs. Mais là, aujourd'hui, il s'insurge contre une attaque personnelle : Pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ? Acceptation de la polémique quand c'est la justice et la vérité qui sont en jeu.
- deuxième caractéristique de la politique selon Jésus-Christ :
une proposition qui soit un 'dialogue' plutôt qu'un 'discours politique'. Il invite ces interlocuteurs, tout adversaires qu'ils soient, à réfléchir par eux-mêmes et à prendre en compte les réalités concrètes : Montrez-moi la monnaie de l'impôt. De qui sont l'effigie et la légende de cette pièce ? C'est comme s'il disait : "cherchez vous-même la vérité avec moi. Je ne suis pas venu dans ces domaines vous imposer une vérité venue d'en haut, mais vous inciter à réfléchir par vous-mêmes." Quel bol d'air ! Serait-ce cela que l'on appelle parfois aujourd'hui : faire de la pédagogie en politique ?
- troisième caractéristique de la politique en christianisme :
c'est celle du Rendez à César, ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. C'est la politique de libération de l'homme par rapport à la prétention de l'empereur, ou du pouvoir, ou de l'état à imposer sa religion, voire sa décision injuste. Même au grand Socrate, il est arrivé de s'incliner devant une condamnation injuste, Jésus, quant à lui, remet les choses en place.
D'une part il n'est pas Zélote : c'est à dire rebelle sans responsabilité ; et d'autre part il n'est pas soumis à l'empereur dans ce qui relève de son identité de Fils de Dieu. Jésus vient sauver et racheter la Politique elle aussi : Il a séparé l'homme du citoyen, plaçant l'homme au-dessus du citoyen, il a mis le prochain au-dessus du compatriote en enseignant la supériorité infinie du Royaume Divin sur n'importe quel royaume terrien.
3 – POUVOIR DE DIEU – POUVOIR DU PRINCE – POUVOIR DU CHRIST
Ce conflit entre Dieu et le pouvoir humain est non seulement moderne mais il est éternel et dans la première Alliance, le peuple élu a bien expérimenté la tension entre pouvoir de Dieu et pouvoir divin qu'un homme peut s'arroger ou que ces semblables peuvent lui donner : le vieux prophète Samuel avait très gravement averti les hébreux qui voulaient coûte que coûte se choisir un roi pour être comme tous les peuples : Voici, dit amèrement le prophète Samuel, comment gouvernera le roi qui règnera sur vous : il prendra vos fils pour les
affecter à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les prendra pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson pour fabriquer ses armes. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains, vos vignes, vos troupeaux. Vous-mêmes enfin vous deviendrez ses esclaves... ce jour là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi, mais ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra point. (1 Sm. VIII) Dieu ne veut pas que ces enfants soient es-claves... car le pouvoir donne vite le vertige de la domination : autrefois les rois et les empereurs étaient personnes sacrées, voire divinisés... Aujourd'hui c'est plus subtil, mais il reste quelque chose de cela. Le projet de Rédemption du Christ est de nous racheter de tout esclavage, y compris de l'esclavage séculier des gouvernants. Il ne veut pourtant pas régner sur nous sans intermédiaire et comme un nouveau tyran tout-puissant. Non, il accepte volontiers de déléguer son pouvoir : à condition que, comme le roi Pyrrus de la première lecture ou le grand roi Salomon, le chef civil reconnaisse les droits de Dieu et soit le premier à "chercher d'abord, et confirmer le Règne de Dieu".
Dans quelques semaines nous allons fêter le Christ-Roi de l'Univers. Et bien même ce titre, Jésus ne se le donne pas à lui-même, il le reçoit du Père et des hommes. Et il n'a pas aussitôt accepté ce titre, pendant le procès devant Pilate : Tu l'as dit, je suis Roi, et tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l'avais reçu d'en haut., qu'il va montrer quelle conception nouvelle du pouvoir il apporte : il sera couronné d'épines, affublé d'un roseau, marchant vers son trône qui est la croix... royauté de service, à la mort à la vie. Royauté qu'un Saint Louis, venu autrefois dans cette cathédrale, a voulu imiter lorsqu'il fréquentait les monastères : servant les moines à table et soignant les pauvres qui frappaient à la porte.
CONCLUSION
De cette page d'Evangile, de cette Bonne Nouvelle politique, qu'allons-nous vivre concrètement ?
Rendez à César ce qui est à César.
- Ne délaissons pas la politique, ne critiquons pas, seulement, en nous désengageant de la politique, comme cela est à la mode dans beaucoup de milieux : la démission politique est plus mondaine que chrétienne...
- Allons lire le texte de nos évêques français à propos des élections de l'an prochain : allons y découvrir les critères de discernement qu'ils nous proposent.
- Allons lire le discours de Benoît XVI aux parlementaires allemands il y a quelques semaines. Discours très intéressant où il évoque même la question de l'ambition politique.
Rendez à Dieu ce qui est à Dieu
Enfin, écoutons la parole finale de Jésus avec les mots de Saint Augustin, tout illuminé de l'Esprit saint : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Autrement dit (dit S. Augustin) : "César veut récupérer son image qui figure sur la monnaie. Comment Dieu ne voudrait-il pas retrouver la sienne imprimée dans l'homme ?" Et c'est bien à cette ressemblance que Notre Seigneur Jésus-Christ nous invite, lorsqu'il nous commande d'aimer même nos ennemis [...] Ces paroles : Soyez parfaits comme le Père nous invitent bien à la ressemblance. Si Jésus nous y invite, c'est évidemment parce que notre existence dans la dissemblance nous avait éloignés de Dieu."
Rendons à Dieu, notre pauvre menue monnaie de sa pièce : c'est à dire : sa Grâce immense. Il nous avait créé à sa ressemblance, rendons-lui ce que nous avons de meilleur en nous : non pas une imposition extérieure, mais le capital de vie divine qu'il nous a donné au baptême. Donnons-lui une vie qui ressemble à celle du Christ. Rendons à Dieu, ses dons gracieux. Faisons une action de grâce