L’Avent, un chemin à la rencontre du Seigneur.

Les quatre oraisons des quatre dimanches de l’Avent ont un vocabulaire de pérégrination : il est question de chemin, d’aller à la rencontre de, de marche, de direction, de conduite…
Mais elles évoquent aussi en filigrane la figure de Dieu qui vient. Il vient à la rencontre de l’homme. C’est ce Dieu qui s’incarne pour venir nous introduire en son Royaume. Ce sont ces deux mouvements descendant et ascendant que je voudrais mettre en valeur pour nous aider à vivre ce temps de l’Avent. Car c’est le double mouvement qui caractérise aussi toute la liturgie par laquelle Dieu nous comble de ses bienfaits, et nous nous offrons à Dieu à travers notre prière et nos sacrifices.



L’Avent, un chemin :

L’Avent, un chemin à la rencontre du Seigneur.
L’Avent s’ouvre avec la figure de Jean-Baptiste : « Une voix proclame : « Préparez dans le désert, le chemin du Seigneur, et rendez droits les sentiers de notre Dieu… »
Ce passage de l’Ecriture précise que ce chemin est une traversée du désert (si nous prenons la traduction littérale de l’hébreu). On aurait volontiers laissé cette image du désert pour le carême. Mais c’est peut-être là les points communs de l’Avent avec les quarante jours qui conduisent à Pâques. Il s’agit de traverser une terre brûlée, le pays de la soif. Ce temps de l’Avent doit creuser en nous une soif de plus en plus intense du salut offert par Dieu, car comme le chante une hymne inspirée d’Isaïe 35, 7-8, le désert n’est pas appelé à rester désert : « La terre brûlée deviendra un étang, le pays de la soif se changera en source. On y tracera une route aplanie. On l’appellera chemin du Seigneur. »
L’Avent nous prépare à recevoir le Sauveur (Celui que l’on nomme Salut, comme d’un nom propre), et le carême à recevoir le salut (salut pris comme l’action salvifique). L’Incarnation et la Rédemption sont un même mystère, le premier ordonné au second ; c’est ce que mettent en évidence les Jubilés du Puy, en fêtant les années où les dates des deux mystères coïncident.

Mais reprenons nos oraisons du dimanche.


1ère oraison :

« Donne à tes fidèles, Dieu tout-puissant, d’aller avec courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Seigneur, pour qu’ils soient appelés, lors du jugement, à entrer en possession du Royaume des cieux. »

Quels sont ces chemins de justice ? Remarquons qu’ils sont pluriels. Il y a plusieurs chemins. J’en vois deux principaux, celui qui doit descendre de la terre et celui qui doit germer de la terre, comme le dit Isaïe 45,1, celui qui descend et celui qui monte.
« Cieux, épanchez-vous là-haut et que les nuages déversent la justice. Que la terre s’ouvre et produise le salut, qu’elle fasse germer en même temps la justice. »


Le chemin ascendant

L’oraison exhortant au courage, prenons d’abord celui qui monte, celui qui part de la terre. C’est celui qui viendra de nous, de nos efforts, de nos vertus. Etre juste, au sens humain, pratiquer la justice, c’est rétablir une certaine égalité dans une situation d’iniquité. Elle consiste, pour St Thomas d’Aquin, à rendre à chacun son dû. Suivant Aristote, St Thomas d’Aquin distingue la justice commutative et la justice distributive. La première est d'ordre "arithmétique" (chacun reçoit la même chose) ; tandis que la second se veut "géométrique" et constitue une égalité de rapport (chacun doit recevoir la part conformément à la place qu'il occupe dans un groupe). Mais ce qui est intéressant c’est la distinction que St Thomas fait entre la justice et les autres vertus cardinales. La justice est la vertu qui nous oriente le plus vers la personne de l’autre.
« La justice, parmi les autres vertus, a pour fonction propre d’orienter l’homme dans les choses relatives à autrui. En effet, elle implique une certaine égalité, (…); or, l’égalité se définit par rapport à autrui. Les autres vertus, au contraire, ne perfectionnent l’homme que dans les choses qui le concernent personnellement. »
C’est donc la vertu qui nous oblige à avoir un regard sur la personne, à nous sortir de nous-même et de nos « petites préoccupations nombrilistes », pour s’attacher au bien de celui qui est à côté de moi. C’est la vertu sans doute la plus altruiste.
Ainsi, ai-je commencé à emprunter ce chemin de justice qui m’oblige à me soucier des autres, plus que de moi-même ? Cela requiert un certain courage, car c’est vrai, il y a ce sentiment d’avoir déjà bien à faire avec soi même, pour aller s’occuper de la misère des autres. Mais si on ne se sent pas appelé à une vocation semblable à celle de Sr Emmanuelle ou de je ne sais quel héros du combat pour la justice humaine, n’y a-t-il pas, à ma mesure, une attitude chrétienne de justice qui commence dans la prière. Ce sacerdoce royal reçu au baptême m’oblige à porter devant Dieu la misère du monde. Ai-je ce cœur suffisamment dilaté, cette prière assez large, pour présenter à Dieu pas seulement mes petites intentions de prières, mais celles du monde entier, celles de l’Eglise, et celles des oubliés, celles des pauvres, celles de ceux qui ne savent pas prier, qui ne savent plus prier ?


Le chemin descendant:

Il y a aussi le chemin qui descend et qui demande sans doute tout autant de courage : c’est celui qui permet de recevoir la justice du Ciel, de Dieu. Dieu est un Dieu juste. Il s’agit de le laisser nous ajuster à lui et donc de permettre à l’Esprit Saint ce discernement dans nos vies de ce qui n’est pas vraiment ajusté à Dieu et qui nous tient encore à l’écart d’une parfaite union à Lui.
Oserons-nous, pendant cette première semaine de l’Avent, faire cette œuvre de discernement dans notre vie, nous mettre en vérité devant Dieu, pour que sa justice vienne nous rectifier. Dans rectifier, il y a rendre droit… « rendre droit les chemins du Seigneur ». C’est sans doute dans le sacrement de réconciliation que nous est donné cette lumière sur notre vie. L’Avent est peut-être l’occasion de le vivre d’une manière nouvelle.


Le Christ sur les deux chemins :

St Jérôme qui a traduit la Bible hébraïque en latin a traduit ce verset d’Isaïe 45,8 en remplaçant les mots abstraits de justice et de salut par les mots nominatifs de Juste et de Sauveur, révélant ainsi la portée messianique de cet oracle :
« Cieux, épanchez-vous là-haut et que les nuages déversent le Juste. Que la terre s’ouvre et produise le Sauveur, qu’elle fasse germer en même temps le Juste. »
Le Juste, celui qui l’est tellement, et ce de manière si parfaite, plénière, qu’il peut en porter le nom, descend du Ciel et en même temps germe de la terre. Le Sauveur, notre Seigneur Jésus Christ, est celui qui va nous apprendre ces chemins de la justice, de telle sorte qu’immanquablement, aller sur les chemins de la justice c’est rencontrer le Seigneur, le seul Juste.
Alors, si pour des raisons pédagogiques nous avons commencé par regarder le chemin ascendant, celui qui revient à l'homme de parcourir, comprenons, que Dieu nous a devancé, et que ce chemin nous le faisons réellement que parce que Dieu a pris l'initiative de venir à notre rencontre pour nous attirer.

« Heureux les affamés et assoiffés de justice, car ils seront rassasiés. Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux ».


2nde oraison : le soucis des tâches présentes

L’Avent, un chemin à la rencontre du Seigneur.
« Seigneur tout-puissant et miséricordieux, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils ; mais éveille en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à l’accueillir et nous fait entrer dans sa propre vie. »
Notre marche à la rencontre du Fils risque d’être celle d’un bagnard, traînant derrière lui un gros boulet. Mais à la différence du bagnard, c’est bien souvent nous qui avons accroché ce boulet qui entrave notre marche : « le soucis de nos tâches présentes ». Ce peut être cette boulimie de l’efficacité, ce perfectionnisme qui nous laisse toujours insatisfait et exige qu’on reprenne toujours sans s’arrêter, ou tout simplement le simple devoir d’état, fait humblement mais cependant harassant, ou peut-être à cause aussi de l’étau de la conjoncture actuelle. Benoît XVI dans son message pour l’Avent parle de notre vie quotidienne devenue pour nous tous frénétique. L’esclavage que cela comporte est tel qu’il nous faut le secours de Dieu pour nous en arracher, ne nous faisons pas d’illusion… Face à ce constat, comme dit encore le Saint Père : « l'Église a une « bonne nouvelle » à nous apporter : Dieu nous offre son temps. Nous avons toujours peu de temps ; particulièrement pour le Seigneur, nous ne savons pas ou parfois, nous ne voulons pas le trouver. Eh bien, Dieu a du temps pour nous ! ». ça c’est une bonne nouvelle.
Mais aussi, notre libération d’un tel esclavage passera par une rééducation de notre intelligence et de notre volonté. Et Dieu se fera notre rééducateur : « Eveille en nous cette intelligence du cœur… ».
Notre intelligence est très sollicitée pour quantité de choses : organisation, réflexion, prévision, argumentation, imagination de nouveaux moyens plus efficaces, plus performants, plus rapides, etc… Et si nous regardons bien, nous restons dans l’ordre matériel, c’est toujours en vue d’une efficacité toujours plus grande. Mais c’est sans fin, car il y aura toujours plus de travail à faire que de temps pour cela. Et si ce n’était pas le cas, on s’en inventerait, car il y a là comme un refuge dans l’efficacité. Beaucoup de gens ont l’impression d’exister parce qu’ils sont « over-bookés ». Fuite ?
Notre intelligence aujourd’hui est aussi une intelligence raisonnante. Elle cherche à dominer, maîtriser son milieu, ses expériences, à rendre raisonnable toute chose. Une nouvelle donne ? Il s’agit de l’intégrer à son système, à sa grille de lecture, la dominer de quelque manière que ce soit. Qu’une chose nous dépasse, nous échappe ? C’est alors la catastrophe. Cela met en péril nos sécurités, nos idées toutes faites sur le monde et les personnes.
            Quant à notre volonté, c’est une volonté volontaire : je peux donc je dois, impératif catégorique. 
           

L'intelligence du coeur

« Éveille en nous cette intelligence du cœur… ». Qu’est ce que cela veut dire ? Remarquons tout d’abord le mot « éveille ». Comme c’est doux ! Dieu ne va pas brusquer notre intelligence et notre volonté. Il va l’éveiller. Il s’agit d’ouvrir un œil (celui de l’intelligence) puis le second (celui de la volonté) à une nouvelle lumière, une nouvelle finalité.
            Sortons d’un milieu purement voué à l’efficacité, légitime bien souvent, mais usant s’il est le seul motif, le seul moteur, de notre vie. Entrons alors dans celui qui permettra l’éveil de notre intelligence de cœur.
L’intelligence pour grandir a besoin d’une lumière, une lecture toujours plus profonde du réel. Plus qu’emmagasiner tout un savoir, il s’agit de pénétrer plus avant les choses. La sagesse n’est pas dans l’extension du savoir, mais dans la profondeur du jugement qu’elle peut faire. L’intelligence de cœur, c’est aussi cette intelligence qui va discerner un nouveau bien, propre à orienter à nouveau toute ma vie, une nouvelle finalité, un nouveau moteur donnant un sens à ma vie.
Cette nouvelle lumière doit nous engager de manière nouvelle, dit l’oraison, pour nous préparer à la venue du Sauveur. Elle ne peut donc être qu’une nouvelle lumière pour notre foi, notre espérance et notre charité. Qu’est-ce qui, pendant ce temps de l’Avent, peut venir stimuler mon attente ardente de Jésus ?
Et si nous demandons cette lumière à Dieu, peut-être est-il de notre ressort d’aller puiser à certaines sources comme la Parole de Dieu, l’adoration Eucharistique, la charité fraternelle, les sacrements, en particulier celui de la réconciliation, le discernement de la volonté de Dieu dans ma vie à travers les conseils d’un père spirituel, la formation de notre intelligence de croyant en suivant telle ou telle conférence ou retraite, propres au temps de l’Avent, la recherche du silence, de la solitude, d’une certaine ascèse des sens et des divertissements, pour me tourner plus entièrement vers le mystère de Noël.


3ème oraison : une joie à évangéliser

L’Avent, un chemin à la rencontre du Seigneur.
"Tu le vois, Seigneur, ton peuple se prépare à célébrer la naissance de ton Fils ; dirige notre joie vers la joie d’un si grand mystère : pour que nous fêtions notre salut avec un coeur vraiment nouveau. "
Ce «dirige notre joie » semble être un appel à la conversion de nos joies, ou à leur christianisation, leur évangélisation. Il y a nos joies humaines, légitimes et belles. Mais l’Eglise nous invite à les pousser un peu plus loin, à les orienter vers une joie plus parfaite, celle qui se trouve en Dieu, celle qui naît de se savoir tellement aimé de Dieu, « qu’il a envoyé son Fils unique, afin que nous vivions par lui » (1Jn 4).
Là encore, cette élévation qui est une conversion (l’oraison se termine par l’évocation d’un cœur nouveau), est un appel à un discernement dans ma vie. C’est bon de prendre ce temps, pendant cette fin d’année (civile), pendant l’Avent, pour, avec l’Esprit Saint, faire œuvre de discernement sur nos vies. Où en suis-je ? Quelle a été cette œuvre de Dieu en moi cette année ? Quels sont les lieux non encore évangélisés ? Qu’en est-il par exemple de mes joies ? Où est-ce que je place mes plus grandes joies ?
Si la joie est un fruit de la jouissance d’un bien, quels sont les biens qui stimulent le plus mes appétits, mes ardeurs, mes forces ? Quelles sont les joies attendues qui me prennent aux tripes ? Quels sont les biens recherchés, espérés qui m’empêchent de dormir tant ils m’habitent ?

La joie des anges

Hélas, bien souvent, le salut de nos âmes et celui de celle des pécheurs ne sont pas nos premières préoccupations. St Dominique passait des nuits en prière, implorant la miséricorde de Dieu. Il gémissait : « Seigneur, que vont devenir les pécheurs ? »… Et l’évangile, surtout en Luc 15, nous fait état de la joie des anges à la conversion d’un seul pécheur.
Oui, nos joies sont peut-être à évangéliser… c’est un chemin que Dieu nous invite à prendre, tout en nous accompagnant. Lui demander de diriger notre joie, c’est lui demander de s’emparer de nos joies pour les habiter, mystère d’Incarnation. Mais c’est aussi lui demander d’être de plus en plus lui-même notre joie. C’est Lui notre joie. Ainsi, Dieu vient épouser notre nature humaine dans tous ses recoins, y compris cette capacité à la joie.

4ème oraison : Incarnation et rédemption

« Que ta grâce, Seigneur notre Père se répande en nos cœurs. Par le message de l’ange tu nous as fait connaître l’Incarnation de ton Fils bien aimé. Conduis-nous par sa Passion et par sa Croix, avec le secours de la Vierge Marie, jusqu’à la gloire de la Résurrection. »
Cette oraison, nous la connaissons bien, c’est celle de la salutation angélique (angelus).
Il y a dans cette oraison, toujours ce même double mouvement : l’Incarnation (mouvement descendant), et le « conduis-nous jusqu’à la gloire » (mouvement ascendant). Mais à la charnière entre les deux mouvements l’oraison précise ce qui amorce ce mouvement ascendant : la Passion et la Croix.
Ce double mouvement, nous le retrouvons dans de nombreuses oraisons, car c’est le propre de la liturgie, c’est l’office sacerdotal par excellence : appeler la grâce de Dieu sur notre monde et faire monter vers Dieu nos prières.
L’Incarnation et l’exaltation du Fils suivent ce même mouvement, mais s’il connaît une certaine solitude dans le mouvement descendant, le Fils ne remonte pas seul puisqu’il nous prend « au passage ». Il s’est incarné pour cela. Il s’est abaissé pour nous élever. La solitude de l’Incarnation, il la doit de ce qu’il est le Fils Unique du Père, Celui qui a été discerné pour être l’Agneau. Mais être l’Agneau du Père, c’était plonger dans la solitude qu’un tel sacrifice requérait. Jésus est seul face au Père pour faire sa volonté, pour racheter l’humanité. Mais il le fait pour la multitude, de telle sorte qu’il remonte au ciel à la tête d’une innombrable fratrie (Rm 8, 29).
N'est-ce pas finalement ce qu'exprime le grand escalier de notre sanctuaire Notre-Dame de l'Annonciation, bien large, qu'on appelle l'escalier du ventre. Marie est celle qui nous donne le Fils, comme le montre la Vierge Noire. Mais elle est celle aussi qui ouvre ses entrailles pour nous accueillir en son sein et nous enfanter à cette vie divine à laquelle nous sommes appelés.
L’Avent, un chemin à la rencontre du Seigneur.

Sr Isaîe Marie



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