Allégri : Miserere
Depuis le milieu du XVIIe siècle et jusqu’en 1870, chaque vendredi saint, en présence du Pape agenouillé devant l’immense jugement dernier, s’est élevé sous le regard éternel des patriarches peints par Michel-Ange le chant que nous allons entendre : Miserere mei Deus… cette longue prière pour implorer le pardon, prière du Roi David, le psaume cinquante.
Mais devant qui ? devant quoi s’émerveillent les prophètes et les sibylles peints là haut au plafond de la chapelle sixtine ? Qu’est-ce que Dieu le Père écoute tout là-haut, en tendant son doigt créateur au jeune Adam encore à moitié endormi ? Qu’est que les papes ne se lassent pas de prier durant ces pieux vendredis saints et durant plus de deux siècles ? qu’est ce que les Anglais, les Français, tous les européens en pèlerinage dans la Ville éternelle durant la Semaine Sainte viennent écouter fiévreusement dans la Chapelle Sixtine ? qu’est-ce que Wolfgang Amadeus Mozart, jeune musicien salzbourgeois de 14 ans, vient pirater, grâce à sa prodigieuse mémoire musicale, à l’insu des gardes suisses qui confisquent aux pèlerins qui entrent dans la chapelle : les plumes, les encriers, les rouleaux, les plus petits calepins, tout ce qui pourrait servir à enregistrer cette musique sur le papier ? Qu’est ce que les cardinaux et les maîtres de chapelle interdisent jalousement de jouer ailleurs et à un autre moment que le vendredi saint dans la chapelle sixtine ?... C’est… la musique du grand Miserere del signore cantore Gregorio Allegri, qui fut le maître de chapelle du pape de 1630 à 1652.
Oh oui, si Allegri n’avait pas conservé la sobre et contemplative psalmodie du deuxième ton, un verset sur deux, on oublierait presque que cette prière est celle d’un roi complètement déchu aux yeux des justes d’Israël et que ce roi demande grâce et pardon à son Dieu.
Ce Roi, David, a fait enlever la belle Bethsabée. Á l’adultère consommé, il a ajouté le meurtre du mari qui était son fidèle officier, et il a pratiqué aussi le cynisme du prince à qui tout est permis : puisque tel est son bon plaisir ! Voilà l’auteur de ce psaume : David, le voilà déjà avancé en âge. Le prophète Natan lui a révélé l’énormité de son péché, et voilà le roi qui éclate en sanglots, qui tombe en dépression. Mais qui se tourne vers son Dieu. Car, comme le fera mille ans plus tard, l’apôtre Pierre à l’instant où il reniera pour la troisième fois son Seigneur Jésus, David n’a pas perdu la foi et le don des larmes. Et le prophète-roi crie, le chrétien croit que c’est l’Esprit Saint qui a parlé par le prophète David : il crie sa prière : Miserére mei Deus, secúndum magnam misericórdiam tuam ! « Aye pitié de moi, Dieu, dans la grandeur de Ta miséricorde » (1).
Mais cette prière est devenue celle des grandes supplications d’Israël puis celle des demandes de pardon du peuple chrétien : chaque vendredi ce psaume monte de la bouche des milliers de priants qui célèbrent les laudes de l’office Romain, chaque matin elle s’élève des chœurs des monastères qui suivent la règle de saint Benoît.
Remarquable harmonisation d’Allégri… avec son indépassable contre-ut qui monte jusqu’au sommet de la voûte… tout ceci exprime cette adoption de l’humble prière du roi David par les croyants comme la supplication pénitentielle par excellence.
Avec la musique d’Allégri, ceux qui ont accueilli la béatitude du Christ : Bienheureux les coeurs purs, Chantent avec sincérité : Cor mundum crea in me, Deus : « crée un cœur pur en moi, Dieu » (1). Ceux qui ont entendu l’autre béatitude : Bienheureux les pauvres en esprit, Allégri leur dévoile quelque chose de ce bonheur : Spiritum rectum innova in visceribus meis : « innove au fond de mes entrailles un esprit droit » (1). Ceux qui ont décidé d’entrer dans la joie du Christ : Réjouissez vous soyez dans l’allégresse et ceci malgré les persécutions du monde ou du péché : supplient mieux avec la musique d’Allégri quand ils chantent : Redde mihi lætítiam salutáris tui : « rends-moi la joie de ta présence salvatrice » (1).
Cette musique est sacrée… sans doute… je pense… le signe, c’est qu’elle est reçue avec joie par beaucoup, même par ceux qui ne croient pas, elle est reçue aussi depuis si longtemps… elle résiste aux modes des cœurs inconstants, mais surtout : elle ouvre les lèvres du pécheur pour continuer de parler à Dieu, elle magnifie la parole du psaume : Dómine labia mea apéries & os meum annuntiábit láudem tuam. « Seigneur, tu ouvriras mes lèvres, & ma bouche annoncera ton los » (1).
Roland Bresson
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(1) Paul Claudel : Psaumes, Traductions 1918- 1953. DDB Paris 1966