Marie, Maîtresse en liturgie

Urs von Balthasar a une expression qui a étonné : il parle du « principe marial » de l’Eglise. Le rôle de Marie est de communiquer une dimension essentielle de sa vocation personnelle à l’Eglise et de constituer celle-ci de manière réelle et pourtant non hiérarchique. La vocation de Marie ne se comprend que liée à celle du Rédempteur, en vue de sa mission et en communion avec lui. Par là, Marie se met au service de la sainteté de l’Eglise. Figure de la vocation de l’Eglise tout entière, Marie en incarne la vocation première à la sainteté.
Jean-Paul II reprend ces expressions de principe marial et principe pétrinien dans Mulieris Dignitatem. Et dans sa Lettre aux femmes du 29 juin 1995, il dit :
« Dans cette perspective de complémentarité « iconique » des rôles masculin et féminin, deux dimensions inséparables de l’Eglise sont davantage mises en lumière : le principe « marial » et le principe « apostolique et pétrinien ».



Principe marial et principe pétrinien

Ce sont ces deux dimensions que nous voulons mettre en évidence dans le service liturgique en distinguant les servants et les servantes, en leur conférant chacun un service propre, répondant à une différence de nature et donc de vocation, où le masculin et le féminin deviennent iconiques c'est-à-dire symboliques, voir « sacramentel » des deux principes de l’Eglise, l’un pétrinien, hiérarchique, ministériel, au service de la lumière, de la vérité, l’autre marial, celui qui doit mettre en évidence le « bonum » de l’Eglise, la dimension de l’amour. 

Dans la 1ère épître aux Corinthiens, au chapitre 11, il est question de la tenue des femmes dans l’assemblée. St Paul demande que les femmes aient la tête couverte. Je me souviens d’une interprétation de ce texte qui m’avait beaucoup frappée : Dans 2 Co 3, 7, St Paul rappelle que « les fils d’Israël ne pouvaient fixer les yeux sur le visage de Moïse à cause de la gloire de son visage ». Il venait de voir Dieu face à face. Du coup Moïse devait mettre « un voile sur son visage pour empêcher les fils d’Israël de voir la fin de ce qui était passager. » et il ajoute : « Jusqu’à ce jour, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est pas retiré ; car c’est le Christ qui le fait disparaître. Oui, jusqu’à ce jour, toutes les fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur. C’est quand on se convertit au Seigneur que le voile est enlevé. » Or qu’est-ce que le Christ est venu révéler ? Que Dieu est Père ; la paternité de Dieu. Dieu aime le Fils, et nous aime dans le Fils. Dieu nous aime comme ses fils.



            Mais il y a encore un visage de Dieu qu’il nous faut découvrir, ce sont « ses entrailles de miséricordes ». Dieu nous aime aussi comme une mère aime son tout-petit. C’est très présent dans le prophète Osée. C’est ce cœur maternel de Dieu qui reste à sonder. Et n’est-ce pas le travail de l’Esprit aujourd’hui dans l’Eglise ? l’Esprit qui façonne dans l’Eglise un cœur d’épouse, en nous donnant Marie comme modèle.  La femme reste voilée, car le mystère de la Femme n’a pas encore été pleinement dévoilé.




C’est pourquoi il nous a semblé important de nous arrêter sur la figure de Marie, la femme par excellence, archétype féminin. Plus encore, Marie a une fonction typologique dans l’Eglise. Le principe marial de l’Eglise, en tant que Marie devance l’Eglise et imprime dans l’Eglise sa propre vocation, nous enseigne sur la vocation de l’Eglise, et donc sur notre propre vocation, comme membres de cette Eglise. Notre sacerdoce baptismal s’enracine dans la maternité divine de Marie. C’est ce que je voudrais voir avec vous.




L'arche d'alliance du Seigneur apparut...

Pour cela, la grande lumière nous est donnée par Apocalypse 12, le signe grandiose de la femme enveloppée du soleil qui crie dans les douleurs de l’enfantement.



            Remarquons tout d’abord que le contexte de cette vision de Jean est liturgique :



« Le Temple qui est dans le ciel s’ouvrit, et l’Arche d’alliance du Seigneur apparut dans son Temple, et il y eut des éclairs, des fracas, des coups de tonnerre, un tremblement de terre et une terrible grêle » (Ap 11, 19). La scène se passe dans le Temple. La vision de l’arche d’alliance se présente alors comme un signe grandiose : cette femme enveloppée du soleil. Sans entrer dans le détail des discussions exégétiques, la tradition de l’Eglise nous donne à contempler la Vierge Marie dans cette femme, puis aussi, avec elle et en elle, l’Eglise. Mais regardons-la d’abord comme la Vierge Marie.




La Femme enveloppée du soleil

Marie est médiatrice du soleil, du mystère de la divinité. Elle est l’inverse d’un ostensoir. (Cf. la Vierge de Guadalupe). Marie n’est pas traversée par le soleil, elle n’est pas un vitrail. Elle est enveloppée. Le soleil nous est donné avec Marie. Elle est théophore, porteuse du soleil. Dieu a choisi d’être le resplendissement de Marie : est-ce le mystère de l’Esprit Saint ? La lune, les étoiles, le soleil… c’est une triple présence de Dieu pour mettre en lumière la beauté de cette femme. La femme dans sa beauté, dans son identité personnelle est révélée, mise en lumière, par le rayonnement divin. Dans cet enveloppement, il y a comme un enlacement. Marie reçoit de Dieu son rayonnement comme une étreinte de Dieu, un baiser de Dieu.

Dans les douleurs de l'enfantement

Et elle crie dans les douleurs de l’enfantement. C’est le mystère de la Croix. Le mystère de la Croix, (Cf. Pieta où Marie porte Jésus à la descente de Croix comme si elle l’enfantait de nouveau) c’est le lieu d’un enfantement douloureux. (cf Jean que Marie reçoit comme fils, mais qui n’égalera jamais son propre Fils !).



            À l’annonciation, l’ange l’appelle par son nom : « Marie ». À la Croix, elle est appelée « femme ». À l’annonciation, c’est quelque chose de sa nature humaine, l’humanité de Marie qui est sollicitée. C’est la création qui en elle dit oui. Celle à qui Jésus s’adresse à la Croix, ce n’est plus selon sa nature qu’elle est sollicitée. C’est celle qui est associée, par la grâce, au mystère de Dieu de manière surnaturelle, habitée par la grâce. Sa chair, son cœur son corps, sont encore bien plus mobilisés. C’est une œuvre divine, une recréation. C’est une œuvre qui la dépasse entièrement. Il s’agit de se faire tout à lui. Marie est faite toute à Jésus, configurée au mystère de la Passion. Elle entre dans une œuvre d’enfantement, qui n’est pas un achèvement. Ce n’est pas un prolongement Christ tête / nous, les membres. Ce n’est pas ça. C’est autre chose. Ce n’est pas l’achèvement de l’Incarnation. C’est l’œuvre de la rédemption. C’est le dépassement de la création. Il y a une reprise. C’est une œuvre d’amour et de fécondité divine qui nous excède complètement.





Nigra sum sed formosa

Il y a donc la croix et la gloire, les douleurs de l’enfantement et la gloire, Marie au pied de la Croix et Marie dans l’Assomption « Nigra sum sed formosa ». Au Puy, la Vierge est noire et cependant elle est glorieuse, car sa maternité sur la ville du Puy est l’objet d’un grand amour, d’une grande dévotion. Il suffit de voir les foules qui se portent à elle le 15 août. Mais c’est sans doute parce qu’elle est noire qu’elle est si glorieuse. C’est dans cet enfantement douloureux qu’elle est glorieuse. Parce que c’est un enfantement d’amour. C’est la charité qui la pousse à nous donner la vie. Et que c’est vécu dans une obéissance d’amour.



            Marie en se fiançant à Joseph a exercé son libre consentement. Même si c’est porté par la grâce, il y a un choix humain. Quand Marie reçoit Jean à la Croix, elle ne le choisit pas humainement. Elle le reçoit de Jésus. « Ce que le Père fait, Le Fils le fait pareillement » (Jn 5, 19) avait dit Jésus. Le Père a donné son Fils bien-aimé à Marie. Jésus donne son disciple bien-aimé à Marie. Il y a donc une volonté très explicite de Dieu sur Marie dans ce mystère de maternité. Marie est voulue glorieuse par le Père, et c’est pour entrer dans ce mystère de gloire qu’elle est appelée à cet enfantement. Un tel dessein relève des attributs de Dieu, pas d’une petite créature.




Marie et l'Eglise

Alors nous pouvons contempler l’Eglise, comme ce peuple de ceux qui entrent dans ce mystère pour coopérer à cette œuvre de Dieu. Marie est la première dans l’Eglise. Quand Jésus dit « Femme » à la Croix, il s’adresse à non plus à la mère de son humanité, mais à celle qui représente l’Eglise, l’épouse de son cœur. Marie vit par anticipation la vocation de l’Eglise. Dans une catéchèse du mercredi, le 9 avril 1997, Jean-Paul II disait :



« Marie, nouvelle Eve, devient ainsi (à la Croix) l’icône parfaite de l’Eglise. Dans le dessein divin, elle représente au pied de la Croix l’humanité rachetée qui, ayant besoin du salut, devient capable d’offrir une contribution au développement de l’œuvre salvifique » (JPII, Marie, dans le mystère du Christ et de l’Eglise, p. 159).



L’expression « principe marial » peut être mal compris. Marie est prototype, archétype dans cette œuvre. On n’a pas à s’identifier à elle. C’est beaucoup plus que cela. Marie a une grâce propre qui nous transforme à cause de sa fonction archétypale. En Marie, il y a de la place pour tous les membres de l’Eglise (cf fondateur). Il ne s’agit pas d’une identification exemplaire, mais le Seigneur l’a rendue « signe »… et instrument. On ne fait pas nombre, mais en Marie l’Eglise est quasi-personna mystica, de telle sorte que le Seigneur se sert de nous pour un enfantement. Parce qu’on ne peut rester face à une femme qui enfante sans vouloir l’aider. Et cet enfantement dans l’Eglise, ce travail d’enfantement réalisé par l’Eglise, c’est le baptême. C’est particulièrement frappant pour les baptêmes par immersion = enfantement.



            Jean accueille Marie comme cela. Il l’accueille telle qu’elle est avec ce qu’elle vit. Cf. Jésus présente ainsi son sacrifice à la Croix, en Jn 16, la femme qui enfante.



            Dans les Actes, Pierre apprend le douloureux enfantement de l’Eglise. Comme Moïse, qui doit porter sans diriger. Le Seigneur les associe dans un mystère d’enfantement. Toujours douloureux. C’est dans la contemplation de Marie à la Croix que nous avons à accueillir cet enfantement qu’elle est la seule à pouvoir vivre de façon virginale, c'est-à-dire limpide.



            Notre vocation sur la terre, c’est l’Eglise, c’est mettre au monde, selon la grâce, tous ceux qui nous sont confiés, et de mettre sans cesse au monde… Une œuvre à reprendre tous les jours.





Notre coopération à cette maternité

Ce passage de l’Apocalypse est incontournable : la femme dans la splendeur de ce que nous devons devenir, enveloppée du soleil. Ce signe de la femme, on ne peut pas l’éviter quand on lit l’Apocalypse. C’est la page que l’on retient de ce livre qui peut nous paraître si impénétrable. Le signe est trop lumineux pour ne pas nous frapper :



            Dieu a voulu s’effacer devant Marie, et devant l’Eglise, pour donner quelque chose d’une douceur et d’une force dans l’espérance dans les combats les plus obscures. Aussi, nous avons à recevoir Marie dans sa personne comme cette femme enveloppée du soleil, enceinte, criant dans les douleurs de l’enfantement, comme signe de notre espérance. (Notre espérance c’est le Christ). C’est la grande lumière pour ce que l’Eglise a à vivre, à travers tous ses combats. Autrement dit, nous ne pouvons plus ne pas prendre à charge l’enfantement qui est le sien. Marie nous rend responsables, nous confie de coopérer à cet enfantement. La maternité divine de Marie nous est confiée à tous, et d’une manière particulière pour les prêtres ! J’avais envi de dire que nous participons tous à cet enfantement douloureux en tant que membres de l’Eglise.



            Ce mystère de la maternité divine de Marie, pour Jésus, nous devons nous l’approprier. Il n’est pas donné à contempler comme un en soi, lointain, qui nous serait étranger. C’est pour nous ! Le théologique doit devenir théologal.







Au service de la vie, le sacerdoce de la femme

Il y a cette affirmation étonnante de St Paul en 1Tm 2, 15 : « La femme sera sauvée en devenant mère », c'est-à-dire en étant au service de la vie. Voilà sans doute le « sacerdoce » de la femme. (cf Ste Catherine de Sienne et Nicolas Tuldo ou bien la petite Thérèse et Pranzini, 2 maternités spirituelles par lesquelles ces 2 femmes ont conduit deux hommes condamnés à mort aux portes du Royaume de la Vie)



            Pour un homme, a fortiori pour un prêtre, ce langage de la maternité n’est pas très parlant : être « mère de l’Eglise » ... Toutefois, il y a une porte d’entrée pour lui. C’est à Marie qu’a été confié Jean. Et Jean ne peut être prêtre en dehors du sein de la Vierge Marie, sans être encombré par Marie, la femme qui enfante. C’est même pour elle qu’il est prêtre. C’est la réponse de Dieu au don que Marie avait fait de son propre corps et de son propre sang à Dieu. Les prêtres sont là comme serviteurs de cette maternité, comme des « sages-femmes », dont le rôle est très relatif à celui de la femme en travail mais pas moins important. Ils sont plongés au cœur de cet enfantement, tout en étant dépassés par ce mystère.




Maternité et Parole de Dieu

Alors oui, il s’agit d’enfanter des âmes à Jésus, pour Jésus. Mais il s’agit aussi d’enfanter Jésus. Être mère de Jésus… Jésus nous le dit dans l’Evangile : « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m’est  un frère, une sœur, une mère. » (Mt 12, 50 / Mc 3, 35) « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8,21). Le premier acte de cette maternité c’est l’écoute de la parole. Rôle éminemment « passif » et cependant qui demande une qualité de présence. « sh’ma », « Ecoute »… cette injonction du Seigneur à Israël qui revient comme un leitmotiv dans tout l’ancien testament, c’est à Israël-épouse qu’elle est adressée. Marie est celle qui nous éduque dans cette écoute de la Parole. Cf. Jean-Paul II, DIES DOMINI, conclusion



« C'est vers la Vierge Marie que regardent les fidèles qui écoutent la Parole proclamée dans l'assemblée dominicale, apprenant d'elle à la garder et à la méditer dans leur cœur (cf. Lc 2,19). Avec Marie, ils apprennent à se tenir au pied de la croix pour offrir au Père le sacrifice du Christ et y unir l'offrande de leur vie. Avec Marie, ils vivent la joie de la résurrection, faisant leurs les paroles du Magnificat qui chantent le don inépuisable de la miséricorde divine dans le déroulement inexorable du temps: « Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent » (Lc 1,50). D'un dimanche à l'autre, le peuple pèlerin suit les traces de Marie, dont l'intercession maternelle rend particulièrement intense et efficace la prière que l'Église élève à la Très Sainte Trinité. »



La conséquence de cette écoute, c’est de pouvoir entrer en dialogue avec Dieu. Je vais pouvoir alors me faire servante de sa volonté sur moi, je vais pouvoir donner mon assentiment, je vais pouvoir donner une réponse à Dieu.



Au dernier synode sur la Parole de Dieu, le Cardinal Ouellet déclara :



« Par sa maternité divine et sa maternité spirituelle, Marie apparaît comme le modèle et la forme permanente de l'Église, comme la première Église. Arrêtons-nous à la figure charnière de Marie entre l'ancienne et le nouvelle Alliance qui accomplit le passage de la foi d'Israël à la foi de l'Église. Contemplons le récit de l'Annonciation qui est l'origine et le modèle insurpassable de l'auto-communication de Dieu et de l'expérience de foi de l'Église. Il nous servira de paradigme pour comprendre l'identité dialogale de la Parole de Dieu dans l'Église. »




Le fruit de cette écoute, enfin, c’est le don de la présence de Dieu en nos cœurs. Car écouter la Parole de Dieu, accueillir la parole, c’est accueillir le Verbe. (cf. Cal Ouellet).



« Dès que Marie donne son assentiment inconditionnel à l'annonce de l'ange, la vie trinitaire entre dans son âme, son cœur et son sein, inaugurant le mystère de l'Église. Car l'Église du Nouveau Testament commence à exister là où la Parole incarnée est accueillie, chérie et servie en toute disponibilité à l'Esprit Saint. »




Marie, femme eucharistique

Cette annonciation qui est le point de départ de l’Incarnation nous donne aussi une lumière pour toutes nos communions eucharistiques, tel que Jean-Paul II parle de Marie, dans Ecclesia de Eucharistia, comme la « femme eucharistique ». Il fait toute une analogie entre la vie de Marie et notre manière de recevoir l’Eucharistie :



« Il existe donc une analogie profonde entre le fiat par lequel Marie répond aux paroles de l'Ange et l'amen que chaque fidèle prononce quand il reçoit le corps du Seigneur. À Marie, il fut demandé de croire que celui qu'elle concevait « par l'action de l'Esprit Saint » était le « Fils de Dieu » (cf. Lc 1, 30-35). Dans la continuité avec la foi de la Vierge, il nous est demandé de croire que, dans le Mystère eucharistique, ce même Jésus, Fils de Dieu et Fils de Marie, se rend présent dans la totalité de son être humain et divin, sous les espèces du pain et du vin.
« Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45): dans le mystère de l'Incarnation, Marie a aussi anticipé la foi eucharistique de l'Église. Lorsque, au moment de la Visitation, elle porte en son sein le Verbe fait chair, elle devient, en quelque sorte, un « tabernacle » – le premier « tabernacle » de l'histoire – dans lequel le Fils de Dieu, encore invisible aux yeux des hommes, se présente à l'adoration d'Élisabeth, « irradiant » quasi sa lumière à travers les yeux et la voix de Marie. Et le regard extasié de Marie, contemplant le visage du Christ qui vient de naître et le serrant dans ses bras, n'est-il pas le modèle d'amour inégalable qui doit inspirer chacune de nos communions eucharistiques?     < cf. P Feuillet qui souligne la dimension liturgique de la Visitation, langage employé pour l’Arche d’Alliance >
56. Durant toute sa vie au côté du Christ et non seulement au Calvaire, Marie a fait sienne la dimension sacrificielle de l'Eucharistie. Quand elle porta l'enfant Jésus au temple de Jérusalem « pour le présenter au Seigneur » (Lc 2, 22), elle entendit le vieillard Syméon lui annoncer que cet Enfant serait un « signe de division » et qu'une « épée » devait aussi transpercer le cœur de sa mère (cf. Lc 2, 34-35). Le drame de son Fils crucifié était ainsi annoncé à l'avance, et d'une certaine manière était préfiguré le « stabat Mater » de la Vierge au pied de la Croix. Se préparant jour après jour au Calvaire, Marie vit une sorte « d'Eucharistie anticipée », à savoir une « communion spirituelle » de désir et d'offrande, dont l'accomplissement se réalisera par l'union avec son Fils au moment de la passion et qui s'exprimera ensuite, dans le temps après Pâques, par sa participation à la Célébration eucharistique, présidée par les Apôtres, en tant que « mémorial » de la passion.
Comment imaginer les sentiments de Marie, tandis qu'elle écoutait, de la bouche de Pierre, de Jean, de Jacques et des autres Apôtres, les paroles de la dernière Cène: « Ceci est mon corps, donné pour vous » (Lc 22, 19)? Ce corps offert en sacrifice, et représenté sous les signes sacramentels, était le même que celui qu'elle avait conçu en son sein ! Recevoir l'Eucharistie devait être pour Marie comme si elle accueillait de nouveau en son sein ce cœur qui avait battu à l'unisson du sien et comme si elle revivait ce dont elle avait personnellement fait l'expérience au pied de la Croix.



57. « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19). Dans le « mémorial » du Calvaire est présent tout ce que le Christ a accompli dans sa passion et dans sa mort. C'est pourquoi ce que le Christ a accompli envers sa Mère, il l'accomplit aussi en notre faveur. Il lui a en effet confié le disciple bien-aimé et, en ce disciple, il lui confie également chacun de nous: « Voici ton fils! ». De même, il dit aussi à chacun de nous: « Voici ta mère! » (cf. Jn 19, 26-27).



Vivre dans l'Eucharistie le mémorial de la mort du Christ suppose aussi de recevoir continuellement ce don. Cela signifie prendre chez nous – à l'exemple de Jean – celle qui chaque fois nous est donnée comme Mère. Cela signifie en même temps nous engager à nous conformer au Christ, en nous mettant à l'école de sa Mère et en nous laissant accompagner par elle. Marie est présente, avec l'Église et comme Mère de l'Église, en chacune de nos Célébrations eucharistiques. Si Église et Eucharistie constituent un binôme inséparable, il faut en dire autant du binôme Marie et Eucharistie. C'est pourquoi aussi la mémoire de Marie dans la Célébration eucharistique se fait de manière unanime, depuis l'antiquité, dans les Églises d'Orient et d'Occident.



58. Dans l'Eucharistie, l'Église s'unit pleinement au Christ et à son sacrifice, faisant sien l'esprit de Marie. C'est une vérité que l'on peut approfondir en relisant le Magnificat dans une perspective eucharistique. En effet, comme le cantique de Marie, l'Eucharistie est avant tout une louange et une action de grâce. Quand Marie s'exclame: « Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur », Jésus est présent en son sein. Elle loue le Père « pour » Jésus, mais elle le loue aussi « en » Jésus et « avec » Jésus. Telle est précisément la véritable « attitude eucharistique ».



Finalement, en regardant cette femme, La Femme par excellence, on voit qu’effectivement c’est toute sa vie qui est eucharistique, c’est toute sa vie qui est une offrande au Père, c’est toute sa vie qui est sacerdotale.



Cana : Les pères de l’Eglise ont vu en la Vierge de Cana l’Epouse véritable, de l’Epoux véritable, le Christ.



Marie coopère avec le Christ Epoux dans la perspective encore énigmatique de l’heure. Marie exerce pleinement son sacerdoce. Attentive à la misère de son peuple, elle se tourne vers son fils et lui présente cette simple prière : « ils n’ont plus de vin », « ils n’ont plus de quoi les réjouir ». C’est la femme qui prie ainsi. C’est le cri d’Agar dans le désert, tenant son fils Ismaël assoiffé. C’est la prière audacieuse de Judith demandant à Dieu la force dans le combat. Ce sont les pleurs d’Esther pour son peuple humilié. Des femmes qui intercèdent pour tout un peuple, des femmes qui osent demander l’impossible quand les hommes ont capitulé. Audace de mères, audace jaillissant du cœur d’épouses.



Nos servantes ne sont-elle pas là pour avoir ce coup d’œil de la Vierge Marie sur les pauvretés humaines ? L’accueil ne doit-il pas comporter cette acuité du regard pour permettre à l’étranger, au malade, de se sentir réconforté, accueilli, c'est-à-dire attendu ?



Prolonger cette supplique de Marie, présenter à Dieu la détresse de notre humanité, dans une prière simple et pauvre.




A la Croix

Stabat Mater / « Femme, voici ton fils »
Marie est debout, parce qu’elle offre son fils, elle s’offre avec son fils. C’est l’attitude du prêtre, de celui qui offre à Dieu un sacrifice. Et c’est à cette femme debout que Jésus réitère l’appellation : « Femme », comme pour souligner en elle le prototype de la féminité.



Pour moi, le stabat de la femme se manifeste par ce que le concile appelle la participation consciente, pieuse et active de l’assemblée à l’action sacrée (Cf SC n°48[1]). C’est cette attitude d’éveil, de présence au sacrifice et de communion au rite, c'est-à-dire au sacrifice même du Christ. On n’assiste pas à la messe en spectateur. On y participe par l’exercice de notre sacerdoce baptismal.



Remarquons que c’est « stabat mater ». En disant, « femme » à ce moment-là, Jésus voit sa mère, la mère, la nouvelle Eve, qui se tient là, debout, au pied de la Croix. Il y a dans cette participation active de la femme qui se tient là, tout éveillée au sacrifice, une dimension maternelle. Car le sacerdoce de la femme, c’est sa maternité. Mais il dit « femme » car il regarde en premier lieu l’épouse, celle qui représente l’épouse, l’Eglise.



Marie doit engendrer Jean à cette vie nouvelle dont Jésus est la source dans son cœur sacerdotal. La source 1ère c’est la Très Sainte Trinité, mais l’humanité Sainte de Jésus est l’instrument conjoint de ce don de la grâce. Et Marie est mère de « toute grâce » en coopérant immédiatement au mystère du salut, au mystère de la Rédemption. Et cette grâce que nous recevons est une grâce sacerdotale (cf  1P : il a fait de nous un royaume de prêtres).[2]



            Jésus, homme, révèle le Père par la blessure de son côté, Marie par le soleil qui l’enveloppe. Deux aspects de la médiation de l’homme et la femme.





[1] Sacrosanctum Concilium : n°48. Participation des fidèles à l'action sacrée : « Aussi l'Église se soucie-t-elle d'obtenir que les fidèles n'assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers ou muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l'action sacrée, soient formés par la parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâce à Dieu; qu'offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui, ils apprennent à s'offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés par la médiation du Christ dans l'unité avec Dieu et entre eux (38) pour que, finalement, Dieu soit tout en tous. (…)



50. Révision du rituel de la messe



Le rituel de la messe sera révisé de telle sorte que se manifestent clairement le rôle propre ainsi que la connexion mutuelle de chacune de ses parties, et que soit facilitée la participation pieuse et active des fidèles.




[2] Dans le cœur sacerdotal de Jésus, les 2 sacerdoces ministériel et royal sont unis. À la Croix, Marie est invitée à être le « complément » du sacerdoce de Jésus, c'est-à-dire qu’elle l’achève. Achèvement qui n’ajoute rien au sacerdoce du Christ, mais qui lui donne sa surabondance. C’est de l’ordre de l’amour. Marie permet au sacerdoce de Jésus d’offrir par elle ce que Jésus ne peut pas offrir dans sa nature humaine, dont les sommets jouissent de la vision béatifique. Elle doit offrir son intelligence, sa volonté, son cœur. C’est pour elle l’exercice de sa foi, de son espérance et de sa charité qui entrent en jeu : son âme est transpercée. Il fallait que le sacerdoce de Jésus offre ce qu’il y a de plus spirituel dans l’âme humaine ; et cela il va le chercher au plus intime de l’âme de Marie.



Ensuite, il y a la blessure du cœur. Jésus est déjà mort. Percé, un cadavre ne peut plus offrir sa blessure. Marie seule peut offrir cette blessure au Père.





Sr Isaïe Marie
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