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Cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay
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Homélie du père Gobilliard dans la Cathédrale du Puy, 2 Août 2015

Moi, je suis le pain de la Vie

Dimanche dernier nous avons entendu le récit de la multiplication des pains. Jésus a multiplié les pains parce que, sinon, la foule se serait dispersée pour trouver de quoi manger. Jésus a rassasié leurs corps pour que ces gens puissent ensuite recevoir sa parole, pour que leur âme puisse être rassasiée. Ils n’étaient pas particulièrement dans le besoin et ne souffraient pas de la famine. Le miracle n’est qu’un moyen pour aller plus loin, pour recevoir la grâce, pour changer son cœur. Mais la foule s’arrête au miracle, et voit Jésus non plus comme leur guide mais comme celui qui va répondre à leurs besoins immédiats. Ils veulent faire de lui un roi ! Ils n’ont pas compris ! C’est pour cela que Jésus se retire et disparait. On pourrait dire qu’ils ont tout gâché !

Cette réflexion me rappelle la magnifique page de Dostoïevski dans les frères Karamazov. Ce texte s’appelle la légende du grand inquisiteur. Elle raconte qu’un jour en Espagne, au temps de l’Inquisition, Jésus a voulu faire une petite visite à son peuple souffrant, à cette multitude malheureuse. Il apparaît comme il est apparu dans l’Evangile, modestement, sans attirer les regards, pourtant tout le monde le reconnaît. Son sourire exprime une infinie compassion. Il bénit les enfants et guérit les malades. Il ressuscite une fillette et soudain apparait le grand Inquisiteur.

« C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme. » Il a tout vu. Il sait quel est cet homme bon que les hommes acclament et le fait arrêter. Le soir, l’inquisiteur visite Jésus dans sa cellule et un étrange dialogue s’engage, ou plutôt un monologue. « Demain, dit-il,  je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher. » Puis il lui dit en substance : « Tu as voulu leur enseigner la liberté pour qu’ils soient capables d’aimer en vérité, mais ils n’ont que faire de la liberté. Ils veulent du pain. Ils se croient libres, mais ils nous ont confié leur liberté, pour qu’on les rende heureux. Asservis mais heureux ! » 

«  Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté ! Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. »… « Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ?...Tu espérais qu’en T’imitant, l’homme aussi resterait avec Dieu sans avoir besoin du miracle. Mais Tu ignorais que, sitôt que l’homme repousse le miracle, il repousse du même coup Dieu, car il cherche moins Dieu que le miracle. Sans doute, lorsqu’ils recevront de nous des pains, ils verront clairement que ces pains obtenus par leur effort, nous les leur prenons pour les leur partager, sans aucun miracle ; ils verront que nous n’avons pas changé des pierres en pains ; mais ce qui, en vérité, leur fera plus de plaisir que le pain même, ce sera de le recevoir de nous !...Ils apprécieront une fois pour toutes l’importance de la soumission ! » 


Revenons maintenant à l’Evangile d’aujourd’hui dans lequel Jésus nous dit : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. » Pour ne pas être comme les esclaves dont parle le grand Inquisiteur, acceptons la parole de Jésus qui nous dit : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. » Aujourd’hui les inquisiteurs ne sont plus les mêmes. Ceux qui nous privent de la liberté, et surtout de la liberté intérieure pour nous offrir, toute prête, leur façon de penser, il faut les chercher ailleurs, dans un univers médiatique passé expert dans l’art de la manipulation. Mais c’est nous qui leur demandons du divertissement ou des règles faciles à appliquer, des débats creux qui nous évitent de nous remettre nous-mêmes en question, où les bons sont toujours du même côté et les mauvais, les extrémistes, sont ceux qui ne pensent pas comme tout le monde. Derrière des « idées » il n’y a souvent que du pouvoir et de l’argent. Tout se vend et s’achète, même les bébés, et surtout, notre liberté.

Pour que nous soyons vraiment libres nous devons savoir  faire deux choses : rejeter la fausse nourriture, celle qui nous est offerte par ceux qui nous confisque la liberté et choisir la vraie nourriture. Sommes-nous vraiment capables de renoncer au petit confort de nos vies sans souffle, sommes-nous prêts à renoncer au pouvoir qui nous tend les bras et qui nous susurre des rêves de gloire ?

Jésus nous invite à aimer en vérité, à nous nourrir de cette nourriture dont il parle ailleurs dans l’Evangile.

« Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père » Pour être sûrs de ne pas être asservis par tous ces démons qui nous font croire qu’ils nous veulent du bien, nous devons cultiver la gratuité. Vous voulez savoir si vous progresser dans les voies de la sainteté, c’est-à-dire de la charité ? Multipliez les actes gratuits, qui ne vous valoriseront pas aux yeux des autres, qui resteront parfois cachés mais qui feront du bien aux autres, et le premier d’entre eux, c’est la louange, l’action de grâce à notre Dieu, la prière, dans le secret de nos cœurs. Nous avons entendu dans la première lecture l’épisode du don de la manne par lequel le Seigneur nous invite à tout recevoir de lui, avec confiance, sans peur du lendemain. Le livre de la Sagesse a commenté lui-même ce passage de la manne en disant : « Tu as distribué à ton peuple une nourriture d’anges, tu lui as procuré, du ciel, sans effort de sa part, un pain tout préparé, ayant la capacité de toute saveur et adapté à tous les goûts. La substance que tu donnais manifestait ta douceur pour tes enfants… Ce que le feu ne détruisait pas fondait simplement à la chaleur d’un simple rayon de soleil, pour qu’on sache qu’il faut devancer le soleil pour te rendre grâce et te rencontrer au lever du jour. » (Sg 16, 20… 28). L’enseignement de Jésus dans l’épisode de la multiplication des pains, et qu’il nous explique aujourd’hui, c’est son action, pas sa parole. Qu’a-t-il fait ? Il s’est tu, il s’est retiré dans la nature et a prié son père dans le secret. Par son silence, son silence à la croix, son silence devant la foule qui veut le faire roi, Jésus nous rappelle l’essentiel qui n’a pas besoin de grands discours : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » Notre liberté c’est d’aimer celui qui a donné sa vie pour nous, celui qui se donne en nourriture et qui nous invite à aimer comme lui. Amen 

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