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Cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay
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Jésus nous laisse le temps de changer notre regard

Homélie du père Emmanuel Gobilliard pour le 5ème dimanche du carême

Frères et sœurs, dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus lui-même nous invite à aller à la rencontre d’une femme qui souffre. Elle souffre pour plusieurs raisons. Tout d’abord elle a probablement honte de ce qu’elle a fait. Elle ne s’aime pas et peut être qu’au fond d’elle-même, elle a envie de mourir, pour ne pas avoir à affronter le regard des autres, pour ne pas avoir à affronter son propre regard, pour ne pas avoir à affronter le jugement de la loi. Jésus, d’abord par délicatesse pour cette femme, ne la regarde pas. Il baisse le regard. Elle aussi a le regard baissé. Jésus semble prendre sur lui les sentiments de cette femme et les faire siens. Il la rejoint au plus profond de sa souffrance, de sa honte, de son péché. Son regard n’est pas un regard qui toise ou qui s’écarte dédaigneusement, mais un regard qui rejoint et qui accueille. Il est à l’opposé de ces gens qui clament haut et fort qu’ils sont différents d’elle, qu'ils ne sont pas du même monde. Eux font partie des bons ; elle est celle qu’il faut condamner ; elle est celle qui nous permet d’être du côté des bons. Pour que je sois du côté des bons, il faut qu’il y ait des mauvais et que les mauvais, ce soient les autres. C’est un mécanisme de défense bien connu dont nous avons de multiples exemples autour de nous. Si le pauvre, qui est à ma porte, est pauvre, c’est parce qu’il l’a bien voulu, parce qu’il dépense tout son argent à se saouler, parce qu’il ferait mieux de travailler ; alors ce serait entrer dans son jeu que de vouloir l’aider. Le mauvais, c’est lui, et le fait que je l’enferme dans un rôle me justifie de ne pas l’aider, et me permet d’avoir le beau rôle ! Vite, n’y aurait il pas un homme politique malhonnête sur lequel, à la suite de la meute médiatique, je puisse jeter mon opprobre et qui justifiera tout la haine que je porte en moi, toute la haine de l’autre qui ne pense pas comme moi ou qui bouscule ma façon de penser ? Ça y est, on en a trouvé un ! Je peux continuer de penser ce que je pense, de faire ce que je fais depuis toujours. Je suis tranquille ! Vous avez vu comme Jésus fait exactement l’inverse ? Il semble rejoindre celui qui considéré comme mauvais par tous. Il le rejoint dans sa chute, se met du côté de cette femme adultère et garde le silence. Nous passons notre temps à nous justifier. Lui refuse de le faire ! En gardant le silence, en refusant de juger, de condamner, de faire de la loi une idole ou un prétexte, il devient l’accusé. D’ailleurs dans cet évangile, nous voyons bien que le procès de Jésus a déjà commencé. Cette pauvre femme est un prétexte. Elle est manipulée par ceux qui veulent mettre Jésus en accusation. Jésus, en refusant la vision manichéenne confortable qui est celle des scribes et des pharisiens, dérange par son comportement. Aujourd’hui, ils tiennent le même langage. Vous savez, ce sont ceux qui disent : il est bien gentil le pape avec ses bonnes intentions. Elle est bien naïve l’Eglise catholique avec son année de la miséricorde et son sacrement du pardon. Soyons réalistes ! On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ! On en a marre de votre charité. Allons de l’avant, soyons modernes ! C’est le même discours qu’avant. Rien n’a changé ! Jésus est à nouveau condamné à chaque fois que nous jetons l’opprobre, que nous enfermons l’autre que nous refusons d’aimer, que nous l'enfermons dans une case. Oh rassurez-vous, nous sommes tous coupables. Le drame serait de ne pas le reconnaître ! Jésus se tait, comme à son procès. Vous avez remarqué ? Ici on veut lui faire prendre le rôle du juge, de l’accusateur, et il se tait. Plus tard, on lui attribuera le rôle de l’accusé et il se taira aussi, et dans les deux cas il nous sauve. S’il avait condamné cette femme, nous lui aurions jeté des pierres, nous aurions déversé sur elle notre haine et nous serions restés dans notre péché en croyant être du côté des bons. Jésus nous a laissé le temps, le temps d’un retour sur nous-mêmes, le temps de laisser tomber notre pierre à terre et de partir penauds. Sa charité nous laisse le temps de considérer la situation différemment, de changer de point de vue, de nous mettre du côté du pauvre et du pécheur, justement parce qu’il est venu pour les pauvres, les malades, les pécheurs. Il nous laisse le temps de nous reconnaître malades pour que nous ayons besoin de lui, pour que nous nous rendions compte que nous avons besoin d’être sauvés. Le drame de notre monde autosuffisant, de notre société sûre d’elle-même et orgueilleuse, c’est qu’elle fait tout pour ne pas avoir besoin de l’autre. Oh ! Elle a besoin de confort, de téléphones de « nouvelle génération », de belles voitures. Elle est incapable de se passer de ses loisirs, elle a besoin d’être rassurée par des biens matériels pour oublier qu’elle a fondamentalement besoin de l’autre, de l’Autre, qu’elle a besoin d’être accueillie, aimée pardonnée. Jésus nous connaît et il se tait jusqu’à ce que nous ayons compris où se trouve notre vrai bonheur, jusqu’à ce que nous ayons appris nous-mêmes à pardonner. Quand comprendrons-nous enfin que Jésus est toujours de notre côté quand nous acceptons de nous regarder dans la vérité et la charité, quand nous portons sur nous-mêmes un regard de miséricorde. La charité de Jésus, dans cet évangile est à son comble dans la dernière phrase. Avez-vous bien entendu ce que dit Jésus ? Il ne dit pas « je ne te condamne pas » mais il dit « moi non plus je ne te condamne pas ». Il met les accusateurs du début dans son propre camp, ou plutôt son regard de compassion et de charité ne se limite pas à cette femme mais va jusqu’à rejoindre, avec douceur, les scribes et les pharisiens eux-mêmes. L’amour va jusque là : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Il est facile, finalement, de prendre la défense de cette femme qui est menacée de mort, il est facile de défendre cette femme, aussi parce que l’homme (pour qu'il y ait adultère il faut qu'il y ait deux personnes), qui est tout aussi coupable n’est pas inquiété. Il est beaucoup plus difficile d’étendre notre regard de compassion jusqu’au bourreau potentiel. Jésus leur a même empêché d’accomplir leur forfait. Avec humilité, et beaucoup d’intelligence, il les a mis devant leurs contradictions et a sauvé les accusateurs en sauvant l’accusé.  « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Vous devez trouver cela très difficile, voire héroïque de vouloir rejoindre chacun dans sa souffrance, de vouloir transformer le cœur des puissants, et d’apaiser la haine de ceux qui se mettent systématiquement du côté des bons, et vous avez raison. Ce n’est pas nous qui allons sauver le monde. Nous, nous sommes pécheurs, malades, égoïstes et orgueilleux. A ce titre nous avons besoin de Jésus. C’est Jésus qui sauve le monde, mais nous pouvons l’aider à rompre avec cette logique binaire et cette arrogance destructrice. Le sourire est l’une des armes les plus puissantes pour cela. Vous ne savez pas quoi faire devant un mendiant ou une personne qui souffre, devant un violent ou un égoïste, eh bien offrez lui votre sourire ! C'est une charité précieuse qui peut même éduquer avec douceur. Et si vous en avez la force, essayez de sortir de vous-mêmes, de vous mettre du côté de l’autre, d’essayer de le comprendre et de vous mettre à sa place. Vous ne regarderez plus avec le prisme de vos jugements et de vos pensées négatives, vous apprendrez à écouter, à comprendre. Vous apprendrez à faire comme Dieu, qui, avec la patience d’une mère à l’égard de son enfant souffre de sa souffrance, rejoint presque physiquement ce qui tourmente celui qu’elle aime. Cela s’appelle la compassion. Si vous ne savez pas comment faire, demandez à Marie, c’est la spécialiste ! Amen